Généreux pays que cette merveilleuse Guadeloupe ! En plus de son climat tropical bien tempéré, de ses plages si variées mais toujours belles, de ses beautés naturelles, minérales et végétales, elle vous offre également des parents supplémentaires, des cousins tropicaux beaucoup plus bronzés que vous ne le serez jamais.
Casimir est maçon, un adepte de la maçonnerie traditionnelle comme on n'en trouve plus en Métropole. Ici, on sait encore vous bâtir un cadre de porte sans pré-cadre ! Il est venu chez nous, avec son beau-frère, pour construire le gros œuvre de notre premier bungalow, celui que l'on réserve aux parents et aux amis de passage.
Il faisait bien chaud pour travailler au soleil, quand l'astre était déjà haut dans le ciel. Patricia, mon épouse, leur donnait à chacun une bouteille d'eau glacée dans le congélateur, qui leur servait de source d'eau fraîche pendant toute la journée. Bien peu de chose, en somme. Un peu d'eau, un peu d'attention pour penser à la mettre à refroidir la veille... C'était aussi l'occasion de leur dire bonjour et quelques mots gentils, ce qui n'est pas difficile avec des gens si aimables !
À mon tour, je venais leur dire bonjour et discuter quelques instants avec eux. Casimir est le sourire fait homme, mais sa pratique quotidienne du créole et son fort accent local, rendait nos conversations difficiles. Finalement, nous échangions plus de sourires que de paroles et ce n'était pas plus mal, les mots ont si peu d'importance, les sourires sont beaucoup plus précieux.
En milieu de journée, Patricia leur offrait une boisson en bouteille, jamais d'alcool car le Guadeloupéen est sobre pendant son labeur. Il est vrai que le soleil ne pardonnerait pas un écart de ce côté. Et puis le Ti-punch est réservé aux soirées, quand la température s'est un peu rafraîchie et que l'on se retrouve entre amis. Ces quelques bouteilles étaient encore bien peu de chose, pour des gens qui donnaient leur sueur sans compter pour que le bungalow soit prêt dans les délais, pour qu'il soit bien réalisé et qu'il soit un objet de fierté pour eux et pour nous.
Casimir ne voulant pas être en reste, devant ses petites attentions quotidiennes de Patricia, commença à lui apporter des fruits et des légumes de son jardin. Des choses bizarres que l'on ne savait pas par quel bout prendre et d'autres délicieuses dont le mode d'emploi était plus évident.
Un cadeau en appelle un autre et Patricia guetta les occasions pour en offrir à son tour, avec un prétexte qui permettait d'éviter de transformer l'opération en un troc sordide : tu me donnes un beau fruit que tu as cultivé avec amour et moi je te donne, en échange, un vilain petit produit manufacturé qui encombre les gondoles des Super-marchés.
Les bons indigènes apportent des fruits et des légumes frais, plein de vitamines, à l'explorateur blanc, qui leur donne en retour quelques poignées de verroteries qu'il a apportées pour cet usage.
Peu à peu, la présence de ces deux hommes discrets et amicaux, sur notre territoire intime, nous était devenue coutumière. Peu à peu, les rares mots échangés nous les avaient rendus plus familiers. Ce n'étaient plus simplement des maçons, mais des pères de famille, avec leurs joies simples et leurs petits problèmes.
Casimir est musicien, maçon pour gagner sa vie, trompettiste pour que celle-ci vaille la peine d'être vécue. Quand sa journée de travail rétribuée est achevée, qu'il s'est occupé de ses fruits et de ses légumes, qu'il a soigné ses bêtes et déplacé leurs piquets, alors il joue de la trompette et son âme s'envole. Certes, il vit dans une île paradisiaque, certes, il a une femme adorable et de beaux enfants qui ne lui donnent pas de gros soucis, mais qu'il est bon de s'évader quand même, de temps en temps, sur un air de mambo ou de boléro. Car Casimir n'est pas un adepte du Zouk ou des rythmes modernes, c'est un amateur de musique traditionnelle.
Que la vie serait belle alors, si ce nouveau dentier ne le gênait pas pour émettre ses notes. C'est que la trompette est un instrument difficile, ce n'est pas une boîte pleine de notes, comme un piano, il faut les fabriquer ces notes, les créer avec ses lèvres, sa bouche, son thorax et la colonne d'air qu'il renferme. Et au milieu de tout cela il y a les dents. Ces vieilles dents n'étaient pas très belles, mais elles s'étaient habituées à sa musique. Par contre, les nouvelles, les toutes neuves, elles sont là où il ne faut pas, quand il ne faut pas, et Casimir est malheureux de ne plus maîtriser son instrument aussi parfaitement qu'avant. Parfois, il parle d'arrêter de jouer, mais le vent peut-il cesser de souffler sur le morne Montmain, d'où, par temps très, très clair, on peut voir l'Afrique ?
Malgré ce léger handicap, Casimir nous invita un soir à venir l'entendre jouer dans un bal, ce que nous acceptâmes avec joie. Nous étions curieux d'entendre notre amical maçon s'exprimer dans son art.
À vingt heures trente, nous voilà entrant dans la grande salle du collège de Sainte-Anne, transformée en salle de bal pour la circonstance. Le bal se donnait au profit de l'association Renaissance, qui s'occupe des personnes du troisième âge de la commune, ce qui nous garantissait une soirée paisible. Et là, surprise ! Au lieu du petit orchestre minable, que l'on attendait, nous découvrîmes une superbe formation de douze musiciens. Deux trompettes, Casimir et son fils cadet, un saxophone ténor, deux guitares électriques, un synthétiseur, un accordéon, trois percussions, deux chanteurs participant également à la rythmique. Et tout cela sonnait merveilleusement bien, peut-être un peu fort à la place d'honneur où nous étions assis avec Sylvie, l'épouse de Casimir - juste devant les baffles - mais il ne faut pas bouder son plaisir !
Le répertoire guadeloupéen traditionnel défila tout au long de la soirée, en partie composé de morceaux faisant appel aux cuivres (béguines, mazurka, tango et autres rythmes cubains...), en partie composé de quadrilles, qui se jouent sans cuivre, mais avec l'accordéon.
Le quadrille est sans doute un héritage de l'époque des plantations, on la retrouve chez les Cajuns qui l'ont conservé de la même époque. Cette danse se déroule suivant un cérémonial organisé par un chanteur (plutôt un hurleur) et met en scène des groupes de huit danseurs exécutant une sorte de mimodrame.
Naturellement, le public n'était pas très jeune, organisation oblige. Les dames, souvent en costumes traditionnels, s'exécutaient avec beaucoup de grâce et de sérieux. Les hommes, en pantalons noirs et chemises blanches, avaient un peu plus d'exubérance et de gaîté. Ces attitudes contrastées reflétaient bien la civilisation du " poteau mitan " qui a encore de beaux jours à vivre sur l'île.
Tout au long de la soirée, notre ami Casimir n'avait d'yeux que pour nous, s'inquiétant sans cesse de notre bien-être et de nos appréciations sur sa musique. Nous eûmes aucun mal à le rassurer, car nous étions réellement séduits.
À une heure et demie, du matin, nous nous séparâmes de la famille de Casimir, lequel dans un élan de lyrisme spontané, nous déclara avec émotion que nous étions désormais parents. Des cousins, tiens oui, des cousins !
Nous voilà donc nantis de cousins guadeloupéens, nous qui avons laissé toute notre famille sur l'autre rive de l'Atlantique. Mais ce n'est pas tout d'avoir des cousins, encore faut-il que nous connaissions le reste de la famille, les amis, les voisins, et que nous soyons connus d'eux. Une occasion devait se présenter assez rapidement : l'anniversaire de Casimir.
Ah, l'anniversaire de Casimir, quelle fête ! S'il y a une chose que les Antillais savent bien faire, c'est recevoir. Ils le font avec simplicité, avec générosité et avec beaucoup de chaleur humaine.
Patricia et moi étions un peu tendus, comment le reste de la proche famille de Casimir et de Sylvie allait nous recevoir ? La fille aînée, le fils aîné, que nous ne connaissions pas encore - le cadet des garçons, joueur de trompette nous étant déjà familier - et la fille d'avant le mariage, dont nous ignorions même l'existence jusqu'ici… Les amis, les voisins, dans le fond, on s'en moquait un peu, mais les enfants, les petits-enfants, tous ces petits-cousins que nous ne connaissions pas encore !
La réponse vint très vite, avec une simplicité lumineuse, le cercle de famille s'élargit tout naturellement pour nous laisser notre place, nous étions les cousins de Casimir et de Sylvie, la chose était indiscutable, nous étions donc également parents avec leurs enfants. Quelques heures plus tard, on nous aurait bien étonnés en mettant en doute, devant nous, cette parenté si récente. L'accueil de tous avait été si naturel ! Bonjour cousins, on s'embrasse et tout est dit.
Pour les voisins et les amis, les choses n'étaient sans doute pas aussi simples. Des cousins aussi clairs de peau ! Des Métros, en plus ! Ce que nous nous défendons d'être, puisque nous ne sommes pas de passage, nous sommes revenus au pays pour y vivre et pour y mourir. Mais qui parle de mourir quand des Guadeloupéens dansent et boivent du rhum pour fêter l'anniversaire de ce brave Casimir, notre cousin de Guadeloupe, que tous aiment comme nous l'aimons ?