Anatole et Mathilde
Daniel HUGUELET
Formes oblongues, rondeurs gourmandes, tiédeur brûlante, velours mœlleux, douceur des corps, ivresse subtile rythmant les vagues du plaisir, tourbillons de fantasmes et de désirs.
Elle est allongée sous son regard, les rêves enlacés dans les bras de la nuit peuplée d'étoiles et de fées, volontairement captive, fureteuse et imprévisible, ses doigts lancent des flammes, embrasant le volcan des sens.
Saveurs sucrées, douceurs salées, butinées sur les trésors aux arômes de miel et de fleurs, son corps s'ouvre, pour mieux recevoir tout l'amour qu'il réclame.
La sonnerie du réveil déchire brutalement le silence de la nuit. Anatole Triton sursaute, se dresse dans son lit comme un roseau après l'orage, sa respiration se fait si forte, que tout son être en tremble. Anatole, le gouvernail au garde-à-vous, contemple avec soulagement et une certaine tendresse, non pas avec fierté car l'objet ne mérite guère que l'on s'y attarde, l'effet induit par son rêve troublant. Il range alors son outil, glisse hors des plumes, enfile son petit costume usé et sombre, avale goulûment en émettant des grands schlouut…schlouut… son bol de café au lait sur lequel navigue une flottille de croûtons.
Anatole est un petit homme fade, la cinquantaine bien sonnée, rondouillard et pingre, la joue rose, il macère depuis bien trop longtemps dans son trois pièces défraîchit du centre ville.
Il s'empresse de descendre l'escalier, sa montre lui indique huit heures cinq.
C'est le moment précis ou Mathilde sort de chez elle, pour prendre l'autobus de huit heures huit. Anatole ne manquerait cet instant pour rien au monde.
Mathilde, lionne un peu sauvage aux cheveux rouges, revêt une petite robe légère, en ce début d'été, laissant deviner un corps chaleureux. Sa peau, lisse et ferme, brille sous un soleil déjà brûlant, Mathilde sent bon l'amour ce matin, son sourire illumine deux yeux profonds et coquins.
Le bus brinquebalé, s'engage dans les rues ombragées de la ville. Anatole, la mine réjouie, se tient proche de Mathilde, avec le fol espoir de capter peut-être un signe, un parfum engageant diffusé par la créature.
Le parcours, cadencé et rythmé par les inégalités des ruelles pavées, invite à la paresse. La tête ronde et lisse d'Anatole balance, tournoie en tous sens, ses paupières se détendent peu à peu.
Soudain, tel un cheval fou, il s'imagine chevauchant les contrées, revêtu de sa longue cape blanche, épée au poing, s'élançant à l'assaut de la forteresse, pour délivrer la belle.
Puis, il la renverse dans l'herbe fraîche, dégrafe son corsage, laissant apparaître deux rondeurs blanches, tendres, doucereuses, surmontées chacune d'un petit fruit arrogamment pointé vers le ciel, entre lesquels il se jette avidement, frisant l'embolie respiratoire.
Un freinage intempestif sort Anatole Triton de sa torpeur. Il perd pied, bascule, effleure du bout des lèvres l'épaule nue de Mathilde, qui lui offre bien involontairement un brin de son intimité.
Le bus s'arrête enfin, Mathilde descend, abandonnant le petit homme gris à ses pensées.
Après avoir erré toute la journée sans but précis, Anatole se sent las, l'orage menace, alors il s'assoit sur un banc, au pied d'un imposant micocoulier, et réfléchit.
Le souffle court, les mains moites, les yeux gris et tristes, le petit homme se dit que la coupe est pleine, qu'il en a marre de donner la patte à la terre entière, de faire des courbettes devant Madame Hortense, la concierge de l'immeuble, et de se polir le chinois, chez lui le soir venu.
Un éclair vif traverse brusquement la carcasse ramollie d'Anatole Triton, allumant le tableau de commande de sa petite vie triste, déconnectant, les unes après les autres, toutes les fonctions agrafées à gros coups de marteau par la bienséance, là, bien au fond de son petit crâne dégarni.
- Fini la tristesse, qu'elle soit bannie et remplacée par l'ivresse nourricière des plaisirs de la vie !
- Osons y goûter, s'y abreuver jusqu'à plus soif !
- Est-ce le bon moment pour pareille audace ?
Anatole, surpris par de tels propos arrachés du fond de ses tripes, se dit que le moment est venu, pour lui, de décrocher la lune et tant pis si le chemin est tortueux. Peu importe, dès cet instant, Anatole Triton voit naître en lui un surhomme.
Il repense soudain à Mathilde, son visage s'illumine, se sent tout à coup conquérant, bouillant, les écoutilles béantes, la soupape déverrouillée et prête à exploser de mille feux, une frénésie et une énergie nouvelle, jusqu'à ce jour inconnue, s'emparent de lui.
Mathilde la lionne, corps enlacés, Anatole lui arrachant des cris sauvages, s'abreuvant de plaisirs charnels, fouillant les tréfonds humides de sa splendeur, il l'imagine, elle, ruisselante de plaisir, lustrer son vit brûlant, pour le conduire jusqu'à l'extase suprême.
De grosses gouttes perlent à présent sur le visage d'Anatole. La pluie redouble d'intensité. Alors, il s'empresse de rentrer chez lui, bien décidé à poser les premiers jalons d'une vie nouvelle, alléchante et pleine de promesses.
Euphorique et se sentant pousser des ailes, Anatole Triton s'engage sans égard sur la chaussée humide, un crissement strident suivi d'un bruit sourd et le petit homme virevolte dans les airs, rebondit sur le trottoir et s'immobilise dans le caniveau. L'autobus de dix-sept heures dix-sept n'a pu l'éviter.
Il gît sur le sol détrempé, le corps tiède, humide et raide. Il n'est plus. Amen.
La sonnerie du réveil retentit à l'aube naissante, un rayon de soleil intense perfore les volets à claire-voie du grand duplex. Anatole Triton, sursaute, se dresse sur son lit, le cœur haletant, bondit sur le carrelage glacé, enfile ses mocassins de cuir, ajuste un perfecto noir, retire ses longues mèches blondes en arrière, s'empresse d'avaler son expresso italien, attrape son portable, descend l'escalier en trombe. Sa montre en or, reçue pour son trentième anniversaire, il y a une quinzaine, indique huit heures cinq. C'est également l'instant précis ou Madame Hortense, sort de chez elle, revêtue d'un tablier grisâtre sur lequel on peut encore distinguer quelques violettes et des chrysanthèmes défraîchis par le temps, ses cheveux brûlés, noués dans un foulard carmin, le regard glauque, le sourire à l'envers, Hortense, concierge de l'immeuble observe Anatole Triton, l'œil méfiant.
Celui-ci déferle avec impétuosité la dernière volée de l'escalier, manque de la renverser, lui glisse un sourire poli, en s'excusant d'un signe de la main et bondit dans l'autobus de huit heures huit.
Son regard est aussitôt attiré par une créature sublime et généreuse, une lionne aux cheveux rouges…
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