caloucaera poésies


Marie-Thérèse et Maurice


Daniel HUGUELET



C'était quand l'année de la femme ? Voilà un conte sarcastique, à l'humour décapant, qui aurait bien pu illustrer cette célébration.
Maurice, l'homme qui découvrit l'ennui, ce qui le conduisit à inventer le travail et les congés... Un conte qui vous fera enfin comprendre la genèse de notre civilisation !



Depuis la nuit des temps et même au-delà, les rapports humains furent pour le moins inégaux, tout particulièrement entre les hommes et les femmes.
La femme est paraît-il l'avenir de l'homme. Peut-être, mais dans une ère future et lointaine.

Depuis les époques les plus reculées, la gent féminine fut toujours très laborieuse. La femme, appelons-la dans le cas présent Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse donc, n'a jamais rechigné à l'ouvrage. Contre vents et marées, elle a mis seule ses enfants au monde, elle préparait la nourriture, faisait la vaisselle, repassait au fond de la grotte familiale, et pendant ce temps, que faisait son jules, que nous appellerons Maurice, parce que ça lui va bien.
Et bien Maurice grognait en se levant de bon matin, se grattait de partout, aiguisait ses flèches et partait à la chasse avec ses potes, sans oublier de déposer un baiser sur le front de Marie-Thérèse, en guise de reconnaissance. Car pour Maurice, c'était déjà le début de la liberté, alors que Marie-Thérèse l'imaginait bravant les fauves et les bêtes féroces pour apporter la pitance à sa bien-aimée, et bien en fait, lui et ses congénères vadrouillaient de-ci de là, en se racontant des histoires cochonnes. Les hommes ont toujours su trouver de bons prétextes pour se retrouver en bande. Les femmes ont mis des millénaires pour découvrir le fin stratagème mis en place par Maurice et ses acolytes.

Un jour Maurice semblait fatigué, non pas d'avoir donné un coup de main aux tâches ménagères ou à l'éducation des enfants. Non, Maurice s'ennuyait, c'est tout, chose inhabituelle pour l'époque.
Alors, après quelques jours, il se dit, pourquoi ne pas transformer ce sentiment bizarre et jusqu'alors inconnu qu'il appela l'ennui, le transformer en un plaisir. Le bougre se rendit bien compte que finalement cette drôle de sensation qui lui traversait le corps, n'était en fait pas si désagréable. Il en perçut très rapidement les avantages, comme par exemple, de ne plus gambader à travers les bois, ménageait très appréciablement ses plantes des pieds, il évitait également les désagréables rencontres avec les bêtes féroces, vivant dans le coin, ou les sauvages du clan voisin qui n'étaient pas des enfants de chœur, surtout leur chef Olaf, qui en plus, le malotru, avait des vues sur Marie-Thérèse.

Il décida alors qu' à partir de ce jour, il s'accorderait un laps de temps à ne rien glander. Il appela cela les congés.(Ce sont les rosbifs, qui beaucoup plus tard inventèrent le week-end, terme un peu snobinard pour décrire les temps de repos, les Gaulois beaucoup plus malins, quant à eux, s'octroyèrent les congés payés…)
Alors tous les potes de Maurice, le voyant inactif, s'interrogèrent et lui demandèrent s'il n'était pas souffrant, que c'était peut-être l'aurochs qu'ils avaient festoyé ensemble l'autre soir qui était certainement un peu trop gras, ou alors trop peu cuit. C'est vrai qu'à l'époque, la cuisson, même au feu de bois, n'était pas des plus maîtrisée. D'ailleurs, même encore de nos jours, il n'est pas rare d'apercevoir au coin d'un jardin, un gugusse s'exercer à ce type de cuisson.

Faut tout de même préciser que tous les membres du clan, y compris Marie-Thérèse, ne connaissaient pas encore, et pour cause ce sentiment bizarre que Maurice avait appelé ennui. Alors tout le monde s'inquiéta fortement. Seule Marie-Thérèse eut tout de même un léger doute en repensant aux nuits passées avec son jules, qu' elle aussi, avait peut-être découvert l'ennui. Mais bon, ce n'est pas le sujet qui nous préoccupe pour l'instant. D'ailleurs ce sujet a-t-il déjà préoccupé un tant soit peu, les innombrables générations de Maurice engendrées depuis ces temps reculés ?

Pour réveiller Maurice et lui redonner goût à la chasse et à la guerre, tous ses potes se plièrent en quatre pour le satisfaire, ils lui apportèrent nourriture, bière, et quelques peaux bien chaudes, même Marie-Thérèse essaya avec lui, des trucs à faire rougir le chef Olaf.
Maurice prit vraiment plaisir à tant de sollicitude, alors il appela ceci : profit.

Faut dire que Maurice eut la chance de voir le jour dans ce monde hostile avec comme atout majeur, une tête un peu moins plate que ses congénères, ce que lui octroya un avantage non négligeable, à savoir un volume de stockage des cellules supérieur, chose très rare pour l'époque.
Alors notre homme se dit qu'il fallait exploiter au maximum toute cette matière soigneusement stockée sous son cortex. ( Cette appellation physiologique ne devait certainement pas encore être connue en ces temps reculés, vu que Maurice fut le premier à en bénéficier, d'ailleurs ce n'est que beaucoup plus tard qu'on donna une dénomination intelligente à cette chose).

Après quelque temps de ce régime de faveur et tant de générosité de la part de tous les membres de la tribu, Maurice qui commença à crouler sous les présents, eut une nouvelle idée.
Il appela Werner, un pauvre diable, qui lui, n'avait pas été gâté par dame nature. Werner, était muet et un peu beu beu, alors Maurice lui dit :
-- Écoute Werner, si tu fais certaines choses pour moi, je te donnerai ce bel aurochs tout neuf qui broute dans le pré et que m'a généreusement offert la famille Silex, qui habite au fond de la rue. Il te suffira de me ramener de la nourriture et de quoi me désaltérer, et ceci tous les jours jusqu'à la prochaine lune.
Comme Werner ne répondait pas, il donna un gros coup de massue sur son crâne déjà bien cabossé et lui cria :
-- Exécution !
Werner qui avait une ouïe fine pour compenser sa tare de langage, compris le message et décampa à plein gaz (cette expression était courante, à l'époque, seule la provenance du gaz était quelque peu différente, surtout quand la cuisson de la bête laissait à désirer), et s'en revint un peu plus tard avec un bel aurochs tout neuf attrapé dans les bois. Il s'exécuta quotidiennement jusqu'à la nouvelle lune, ce qui lui fit attraper dix-huit aurochs, mais n'en reçu qu'un seul en échange, il parut tout de même satisfait du gain obtenu. Inutile de préciser que ce pauvre Werner ne connaissait pas encore les tables de multiplication.
Maurice appela cela le travail rémunéré, chose inimaginable pour l'époque. Et pourquoi donc ne l'a-t-il tout simplement pas dénommé travail, me direz-vous ?
Et bien c'est simple, Marie-Thérèse qui n'était quand même pas la dernière tombée du panier, exécutait elle, le travail ménager et éducatif quotidien habituellement réservé aux épouses dévouées, et avant que cette dernière n'esquisse une once de protestation, Maurice, en fin stratège décréta que les tâches ménagères, n'étaient pas assimilables à un travail rémunéré, mais au travail tout court, point final. Marie-Thérèse acquiesça par un hochement de tête, tourna les jarrets et s'engouffra dans la grotte familiale. ( L'expression tourner les jarrets fut remplacée que beaucoup plus tard par " tourner les talons ", certainement depuis la création de la chaussure italienne, qui fut la première à posséder un talon).
Là, il poussa un gros soupir de soulagement, car si Marie-Thérèse avait osé protester, nul ne sait où nous en serions aujourd'hui. Il est tout de même à relever, que grâce à la fermeté de Maurice, cette coutume est toujours en vigueur de nos jours. Il appela cela l'autorité.

-- Mais c'est quand même incroyable toutes ces choses que je viens de découvrir et de mettre en pratique, c'est tellement bon. En disant cela, il ne pensait qu'à sa personne, alors un sentiment étrange l'envahit tout à coup, il ne savait comment l'appeler. C'est Marie-Thérèse qui trouva un nom au comportement de son homme, elle appela cela l'égoïsme, elle y joignit même le mot honte, dénomination tellement compliquée et en avance sur son temps, que Maurice n'y compris que dalle, il fit la sourde oreille, et par la suite, il fallut de nombreuses générations de Marie-Thérèse, pour qu'une nouvelle tentative concrète, ne soit entreprise par l'une d'elles.
Maurice quant à lui, appela cela le pouvoir.
Mais dès cet instant, il commença par avoir peur. Jusqu'à présent, seules les bêtes féroces lui procuraient ce sentiment, même le chef sanguinaire Olaf ne le faisait pas trembler.

Marie-Thérèse et ses copines seraient-elles en fin de compte plus redoutables qu'un troupeau d'aurochs bien cornés ?
Elles se mettent à parler de choses incompréhensibles pour nous autres se dit-il.
Alors il mit en application toutes ses découvertes, surtout l'autorité, le profit et le pouvoir.
Seulement, dès ce jour, Maurice et les siens, durent et doivent encore user de fins stratagèmes pour parvenir à garder pour eux seuls les avantages découverts par celui-ci.
Peut-être qu'un jour Marie-Thérèse…


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