Vénus Galaxie
Daniel HUGUELET
Ce matin, une luminosité étrange enveloppe la contrée. On perçoit une légère mélodie venue d'ailleurs que le vent emmène bon gré mal gré.
La rondeur lunaire parsemée de reflets lumineux tente de résister à la lueur naissante du jour. La clarté de l'astre céleste macule le paysage d'éclats colorés. Un silence de messe éternise le temps, le vent s'est tu.
Un souffle léger parcourt à présent la terrasse ombragée du mas. En contrebas, la vallée verdoyante somnole sous un soleil rougeoyant, le cri strident du faucon pèlerin secoue la quiétude de l'endroit divin, bâtisse plus que centenaire à l'appareillage de pierres calcaire soigné, aux décrochements multiples et harmonieux, parterre multicolore, lieu aux senteurs florales enivrantes, propices aux bonheurs simples de la vie.
Pléthore arbustive de tout acabit surgissant de partout et de nulle part habille un vaste jardin. Le ciel, bleu outremer aux dégradés pastel invite à la paresse et à la contemplation.
Au-dessus de la génoise du toit provençal, la vue est imprenable, on y voit de jolies collines aux flancs rocailleux, parsemées d'oliviers et de figuiers. Le regard est doucement attiré par d'élégants cyprès se dressant bien droit comme pour perforer le ciel de leurs cimes effilées, et, plus au loin, on devine le bleu argent de la mer.
La mélodie se fait plus audible tout à coup, une voix douce et féminine fredonne un air inconnu. Shaolynne referme la porte du mas, sa longue chevelure cache un visage doux et chaleureux. Plantée sur des jambes infinies, créature parfaite, d'une beauté presque irréelle, revêtue d'un short court, d'un T-shirt noir très sexy laissant percevoir un tatouage calligraphique sur le haut de la hanche, de grandes lunettes de soleil dissimulent des yeux en amande couleur émeraude.
Elle bondit dans son cabriolet jaune et file à toute allure sur la route étroite et sinueuse longeant la corniche. Le message reçu tout à l'heure était clair, sans équivoque, son temps est enfin venu. Elle allait pouvoir explorer un domaine oublié des siens, mais tellement recherché, car égaré depuis trop longtemps par les anciens quelque part dans la galaxie. Shaolynne, créature des fées sait qu'elle sera à la hauteur pour mener à bien sa mission.
Une petite boîte elliptique d'un métal transparent et contenant une clé de cristal, se balade sur le siège avant du bolide au gré de la géométrie routière, et des coups d'accélérateurs. Le véhicule arrive enfin en ville, s'immobilise près du port, devant le Bar du Passage situé dans le quartier des pêcheurs, endroit un peu magique ou le temps semble s'être arrêté depuis longtemps.
Big Sam est assis dans le fond, accoudé sur une petite table forgée d'acier, qui semble tenir debout comme par miracle sous la charge du bonhomme. Le quintal pas très fringuant, il transpire sous son costume trois pièces, une cravate tricolore un peu ridicule torture son cou de taureau charolais.
Le Gros Sam a le souffle épais, le climat et la chaleur du sud ne lui conviennent pas vraiment. Mais, derrière ses airs de pachyderme, le Gros, l'esprit très vif, possède une solide expérience des humanoïdes.
Shaolynne, dépose la boîte contenant la clé sur la table, le Big la saisit, ouvre discrètement une mallette posée à ses pieds. Il en retire une petite capsule de verre renfermant la mystérieuse formule. Non pas celle contenant les secrets du Bozon de Higgs, Saint-Graal des physiciens, mais la formule encore plus complexe des diversités humaines et terrestres, puis la remet à Shaolynne.
Sam semble satisfait, un sourire se dessine au-dessus de son double menton, ses deux petits yeux verts s'illuminent, il s'affale alors sur sa chaise l'air ravi, le bide en baudruche, sort un paquet de blondes de sa poche, allume son briquet diesel, puis aspire une bouffée libératrice en toussotant.
La belle, après avoir pris connaissance de sa mission, salue le Gros Sam, et sort de l'établissement. Sentant le regard contemplateur et admiratif du Big rivé sur ses fesses, Shaolynne sourit derrière ses lunettes fumées, elle a été choisie pour expérimenter l'amour.
Le Gros Sam, a provisoirement terminé sa mission sur la planète bleue, acquit les sciences humaines, mais surtout expérimenté les plaisirs du goût et de l'abondance, avec parfois un manque de retenue coupable. Le moment est venu pour lui de retourner sur Proctor, planète quelque peu austère, et pas très accueillante, en rapporter à ses pairs et faire part de ses expériences aux membres élus ainsi qu'à la reine Ekta et au roi Thyristor.
La vie sur Proctor est plutôt singulière et triste, le sourire et la parole y sont interdits, le rêve également. La technologie avancée est si présente, que la civilisation a perdu les rudiments de base de la vie. Les choses simples sont bannies. Tenez, par exemple fini le sommeil, plus de temps perdu, une pile interchangeable suffit à recharger un Proctorien de bonne taille pour trente-six vecteurs temps ioniques, ce qui correspond approximativement à dix-huit virgules neuf heures au carré, à l'échelle terrestre, ou pour être plus terre-à-terre, quinze jours. Alors, allez zou, au boulot ! Terminé les cabinets, tout est biodégradable, recyclé in situ. Eh oui, plus de digestion, plus de siestes. La reproduction est réglementée, les rituels de séduction, la fusion des corps sont jugés obsolètes, maintenant, vous ingurgitez un mini processeur, et jusqu'au dernier moment, vous choisissez le numéro de couleur de votre rejeton. Et puis, oublié l'apéro et la bonne chair, ça donne un peu d'embonpoint c'est vrai, mais plus grave, ça incite l'être pêcheur à la bonne humeur, alors que le sourire est interdit. Et le sexe là-dedans ? Censuré le sexe, pire, il a été jugé mal pratique, donc inutile. Seuls quelques anciens se souviennent encore du bon vieux temps. Proctor, aseptisé, upérisé, ne connaît plus d'épidémie, les créatures communiquent par ondes électromagnétiques ou un truc dans le genre. L'unique nourriture disponible se compose de poudre de roche thixotrope diluée dans un liquide artificiel et énergisant, qui d'ailleurs, vient également de sortir sous forme de suppositoires dans les commerces spécialisés.
L'amour, l'envie, le plaisir, les conflits n'existent plus.
Quel ennui ! Mais quel ennui. Les Proctoriens meurent d'ennui, ils meurent partout, alors on les ramasse et on les recycle. Ceux qui arrivent à un âge avancé terminent leur existence dans un bocal, et sont exposés dans des galeries souterraines servant de musée.
Finir dans un bocal, c'est très tendance actuellement sur Proctor.
L'ennui, cause de mortalité élevée, inquiète fortement les élus du Concile, ainsi que leurs souverains Ekta et Thyristor.
Ils envoyèrent donc Sam et Shaolynne, êtres reconstitués sous forme humaine sur la planète bleue pour observer, tester et comprendre le mode de vie de ces étranges créatures, qui, capables du meilleur comme du pire, sont parfois bruyantes, joyeuses, colériques, et connaissent les plaisirs, typicités très intrigantes pour un Proctorien commun.
Bon d'accord, tout n'est pas parfait sur terre, l'homme a évidemment commis quelques erreurs. Il a inventé les ministres, les dividendes, le cornichon génétiquement modifié, et la guerre ! Hein la guerre ! Chose bien trop grave pour la confier à des militaires... Et le travail ? Le travail n'est pas fait pour l'homme, la preuve, ça le fatigue !
Le pauvre Sam, après avoir profité et un peu abusé il est vrai, d'une multitude de bonnes choses sur terre, s'ennuie déjà dans son bocal.
La douce Shaolynne a, elle, dépassé les prévisions avancées par la communauté scientifique du pays de l'ennui. Shaolynne est née des dieux, sa beauté et sa jeunesse sont éternelles, semblables aux magnifiques et douces Vénus que l'on aperçoit quelques fois dans les rêves, et qui laissent un souvenir impérissable et infini. Divine parmi les femmes, prêtresse d'Aphrodite, elle porte et transmet si bien l'amour.
Corps ouaté doux et ferme, senteurs ensoleillées, sourire espiègle, Shaolynne, inspire l'amour, éclaire les sens, réveille tous les démons du bien endormis dans les tréfonds des corps.
Sa peau brune, torride, colorée par un soleil généreux est pimentée de saveurs vanille, sa longue chevelure couleur ébène sent bon comme un matin d'été, son visage que l'on devine doux et sauvage, une bouche polissonne, un cou soyeux, deux seins de velours, piquants, un ventre brûlant porteur du plaisir.
Beauté céleste, chatte langoureuse et câline, féline jusqu'au bout des griffes, sa splendeur embrase tous les conquérants ardents aux torches bouillonnantes et rutilantes.
Jack, jeune adonis à la chevelure poivre et sel, et à la musculature sportive, arrive en retard, le Bar du Passage est bondé en cette belle soirée estivale. Shaolynne est déjà là, assise au comptoir, Jack, subjugué par tant de beauté s'approche timidement sans mot dire. Il lui tend une clé de cristal contenue dans une curieuse petite boîte. La belle attrape la mallette posée sur le bar, en extirpe une capsule de verre qu'elle remet au jeune homme.
Jack a, lui, été choisi pour expérimenter la pensée, et la sagesse.
Seulement, pour y parvenir, s'aguerrir et mûrir, il n'eut pas d'autre choix que de s'instruire du savoir de ses deux prédécesseurs. Big Sam après être ressorti de son bocal, descendu sur la planète pour la bonne cause et, avouons-le pour son plaisir, lui transmis toutes ses connaissances et sciences terrestres, quant à la belle Shaolynne, elle se chargea de lui enseigner tous les délices de l'amour.
Délices, que je ne peux malheureusement pas vous conter sur ces pages, tant ils furent délicieux... Par contre, pour ceux qui le désirent, détendez-vous, fermez les yeux, et laissez votre imagination vous émerveiller.
Pour les autres, je peux éventuellement leur rendre compte de quelle manière le brave Jack acquit la maîtrise des mathématiques appliquées, de l'interaction des marchés bilatéraux, ou encore, du langage des peuples sémitiques de l'Orient ancien.
Attention ! Proctor, Ekta, Thyristor et les autres ! Le retour de Shaolynne, de Big Sam et du beau Jack risque de décaper pas mal...
Les Proctoriens furent éberlués et stupéfaits de revoir nos trois missionnaires poser le pied sur la planète de l'ennui avec tant d'entregents. Big Sam, de belles joues roses bien nourries, le sourire franc et sincère de l'homme heureux, érudit intarissable du savoir et des coutumes terrestres, jouisseur épicurien, Sam, expliqua aux membres du Concile, ainsi qu'aux souverains Ekta et Thyristor toutes les finesses et les secrets de la vie sur terre, en insistant peut-être un peu trop il est vrai sur les plaisirs gustatifs et olfactifs, mais bon, quand on connaît le joyeux drille, on ne peut que lui pardonner.
Jack, plus beau qu'un fruit mûr, métaphysicien libertin, fils d'Aristote, disciple de Platon, alchimiste des sciences occultes, étonna toute l'assemblée par son savoir, sa prestance et son charisme.
Shaolynne, ah ! Shaolynne, c'est la terre promise, l'ivresse assurée, le voyage au pays des merveilles, même Cupidon en aurait manqué sa cible. Les autorités proctoriennes, renversées par tant de somptuosités et d'élégance, écoutèrent les récits amoureux et sulfureux de la sublime vénus.
C'est alors, que le roi Thyristor, d'habitude si convenant, si exemplaire, senti comme un frémissement parcourir sa personne, puis une chose étrange, grandissante, et ma foi, il faut l'avouer de bonne prestance, prendre naissance à l'extérieur de son individu.
Troublé par pareilles pulsions, et en même tant fort impatient d'expérimenter ce don du ciel, il glissa un regard coquin à Ekta, et, remarquant que sa bien-aimée, par un si beau calibre, semblait toute retournée et émerveillée, il l'attrapa, l'allongea, et après quelques amusettes, conta fleurette sur le champ à Madame, puis, se saisissant fièrement de sa flamberge, visita la reine, lui faisant réviser ses gammes à capella.
Dès cet instant, Proctor retrouva la lumière. Alors, le roi et la reine décidèrent qu'à dater de ce jour, Shaolynne, Big Sam et le beau Jack guideraient le peuple proctorien sur les chemins de la vie, de l'amour, des bonheurs et des plaisirs...
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