site portail : http://www.caloucaera.net 12 décembre 2005
Martine BERTON




CATICHKA


Connaissez-vous la légende de Catichka ?
Mais, est-ce vraiment une légende ?
Les vieilles gens du petit hameau de Branchepain niché entre deux montagnes, vous affirmeraient que cette histoire s'est réellement passée. Aujourd'hui, bien des années après, c'est devenu un conte de Noël que je vais m'empresser de vous narrer.


Père Noël


LA DESOBEISSANCE DE LIZZIE



Lizzie était une fillette sans histoire. Studieuse à l'école, obéissante à la maison. Elle habitait une jolie ferme à environ un kilomètre du village. Cette année-là, l'hiver se révélait particulièrement froid. Dès la fin du mois de novembre, les neiges étaient arrivées après une semaine de gelées. On avait vu de loin les gros nuages venir du Nord ; puis la blanche descente des flocons avait commencé.

Et maintenant, tout était blanc ! Lizzie adorait ce paysage magique. C'est ainsi qu'elle le qualifiait. Elle était persuadée que dehors, des choses extraordinaires pouvaient se passer. D'autant que c'était précisément la veille de Noël.

Cet après-midi là, donc, après s'être chaudement emmitouflée, Lizzie sortit. Au loin, elle entendait les cris et les rires des enfants faisant des batailles de boules de neige sur la petite place de l'église. Elle eut envie d'y participer. Passant la tête dans l'entrebâillement de la porte d'entrée, elle cria à sa mère qui s'affairait aux derniers préparatifs culinaires :

- Maman, je descends à Branchepain rejoindre mes amis.

- D'accord ma chérie, mais ne rentre pas trop tard, car tu sais que la nuit tombe vite à cette saison. Et surtout, ne passe pas par le chemin de Catichka ! Spécialement en cette veille de Noël.

Toute l'enfance de Lizzie avait été bercée par cette phrase aussi mystérieuse que vague. On lui avait raconté que des enfants, après avoir emprunté ce chemin, disparaissaient étrangement chaque veille de Noël. Mais comme je vous l'ai déjà dit, c'était une fillette obéissante.

Pourtant, ce jour-là, la fillette eut une irrépressible envie d'enfreindre la règle. Une petite voix semblait l'appeler, une petite voix à laquelle il lui fut impossible de résister. Comme si une force l'attirait (la tirait) sur le chemin défendu ! Et elle l'emprunta...

La neige avait recommencé à tomber. Au loin, la fillette apercevait quelques fermes derrière le rideau de grands arbres poudrés de frimas. Elles semblaient dormir sous l'accumulation de cette mousse épaisse et légère. Des corbeaux, par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie inutilement. Elle n'entendait plus que le glissement vague et continu de cette poussière tombant toujours. Le ciel était clair, comme un cristal bleu. Seules les cheminées des fermes en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient dans l'air glacial. Maintenant, plus aucun son ne lui parvenait.

C'est alors qu'un bruit sourd avait attiré son attention. Ça venait d'un bosquet sur sa droite. Celui-ci s'agitait en tous sens. Lizzie n'était pas peureuse. Elle pensa à un animal peut-être pris dans un des pièges de Vatinel.

Vatinel était un ermite un peu simplet qui vivait dans une masure toute délabrée, à l'intérieur du petit bois qui longeait le chemin de Catichka. Il vivait de braconnage. Beaucoup le tenaient pour responsables de la disparition des enfants.
En resserrant son écharpe autour de son cou, Lizzie s'était approchée du bosquet. Tout d'abord, elle ne distingua qu'une vague forme toute blanche, empêtrée dans un méli-mélo de buissons dont elle n'arrivait plus à se sortir. Plus elle se tortillait en tous sens, et plus les méchantes ronces l'agrippaient.

La fillette se saisit d'une branche de bois mort, et délicatement, écarta les longs bras griffus qui retenaient la malheureuse chose prisonnière. Celle-ci fit un bond en avant et faillit s'écraser sur la pauvre Lizzie qui n'eut que le temps de faire un pas de côté. La " chose " s'ébroua et sous les yeux médusés de la fillette, apparut... UNE PORTE !

Oui, vous avez bien lu (ou entendu) ! Une porte ! Une jolie porte avec une inscription gravée dans son bois blond " CATICHKA ".


Père Noël


LA LEGENDE DE CATICHKA



- Merci mon enfant, furent les premiers mots de la Porte. Sans toi, je ne serais jamais venue à bout de ces maudites ronces ! Et surtout je serais morte brûlée vive ce soir à minuit car je n'aurais pas accompli mon devoir...

Lizzie ne répondait rien, elle était comme statufiée ! Elle repensait à l'histoire terrifiante de Catichka selon laquelle des enfants disparaissaient la veille de Noël. Et la voilà justement qui se retrouvait devant celle qui terrorisait le hameau depuis des années.

Pourtant, celle-ci n'avait rien d'effrayant. Bien au contraire ! Elle était incroyablement rigolote. C'est du reste ce qui devait attirer les enfants : toute blonde, bien lisse, légèrement voûtée vers l'avant. Elle avait des yeux qui louchaient, cachés derrière deux petits hublots. Une douce proéminence en forme de nez était en fait un loquet. Une large ouverture laissait deviner, semblait-il, une langue toute rouge dans laquelle autrefois on devait glisser une clé. Qui aurait pu se méfier d'une simple porte ?

La porte lut la frayeur dans les yeux de Lizzie. Deux larmes gelées roulèrent sur le bois légèrement égratigné et elle eut un sourire un peu triste avant de continuer :

- Autrefois, j'étais la porte d'entrée d'une bien belle demeure construite en léger retrait de ce chemin. Cette demeure s'appelait Catichka, car les gens qui l'habitaient avaient trois filles : Cathy, Ticha et Katia. Trois véritables pestes, qui passaient leur temps à se disputer. Une veille de Noël, une mendiante est venue sonner. Elle avait froid, elle avait faim. Elle était allée dans chaque maison du village et partout elle avait eu le même accueil, partout on l'avait chassée ! Pourtant, elle ne réclamait qu'un modeste morceau de pain et une vieille couverture. Là encore, les trois filles lui avaient ri au nez et l'avaient traitée de sale pouilleuse avant que les parents ne la jettent dehors comme une malpropre. Elle s'est alors relevée et s'est plantée devant moi. J'ai vu son regard flamboyer de colère. Elle a pris une profonde aspiration et a soufflé de toutes ses forces. Un vent violent, terrible ! Un vent qui a tout consumé. Quand elle s'est arrêtée, il ne restait plus rien que des ruines fumantes. Tout avait disparu, même les habitants. Il n'y avait plus que moi et elle. Elle m'a regardée droit dans les yeux et m'a dit " je t'ai épargnée pour que tu sois celle par qui s'accomplira ma malédiction. Dorénavant, chaque veille de Noël, tu avaleras un enfant et tu me l'offriras. Sinon, tu mourras brûlée par les flammes de l'enfer ! Puis elle a ôté la petite clé d'or qui était restée intacte dans ma serrure. Voilà ! C'est ainsi que depuis des années, j'attire un enfant dans ce chemin la veille de Noël, pour le donner en présent à Moulina la sorcière.

- Mon dieu ! S'exclama Lizzie, mais cette malédiction ne prendra-t'elle donc jamais fin ?

- Il existe effectivement un moyen. Il faudrait que Moulina reçoive un accueil chaleureux dans une maison, une veille de Noël. Mais je crains fort que cela n'arrive jamais, car les gens ont trop peur de ce qu'ils ne connaissent pas et ils sont encore plus effrayés par la misère. Pourtant, ce jour-là, et seulement ce jour-là, Moulina me remettra ma clé, symbole de ma liberté. Mais en attendant que ce jour béni n'arrive, je vais encore devoir avaler un enfant ! Désolée, Lizzie, je n'ai pas le choix !



Et tandis que Catichka s'apprêtait à avaler Lizzie, un craquement sourd se fit entendre. La fillette ressentit un violent choc à la tête, puis elle sombra dans un trou noir et profond.


Père Noël


LA MALEDICTION EST LEVEE



Lizzie porta la main à sa tête. Elle sentit une énorme bosse sous ses doigts. Son crâne lui faisait un peu mal et ses paupières la picotaient. Elle entrouvrit doucement les yeux et ce qu'elle vit la rassura. Les murs qui l'entouraient lui étaient familiers. Elle se trouvait dans sa chambre, bien en sécurité dans le fond de son lit. Elle toussota légèrement. Une main douce se posa sur son front.

- Et bien ma chérie, tu peux te vanter de nous avoir fait peur ! Dit sa mère, avant de s'adresser à un monsieur qui fermait une sacoche. Docteur, va-t-elle vite se remettre ?

- Oui, sans aucun doute ! Lizzie est jeune et de solide constitution. Elle s'en tire avec une belle bosse. Par contre, vous devez une fière chandelle à Vatinel. S'il n'était pas passé par-là pour aller relever ses pièges, votre fille serait peut-être morte de froid à l'heure qu'il est. Il a vu quand elle a pris cet amas de neige sur la tête. C'est un miracle en cette veille de Noël ! Maintenant, laissons-là se reposer. Le léger sédatif que je lui ai donné va la faire dormir jusqu'à demain matin. À ce moment-là, elle trouvera les cadeaux du père Noël et ne pensera plus à cette méchante aventure !

Ce furent les derniers mots qu'entendit la fillette. Elle était épuisée par les émotions et le petit cachet du médecin faisait son effet. Elle sombra dans un profond sommeil.

.......
Rêvait-elle ? Ne rêvait-elle pas ? Il lui avait semblé entendre le timbre de la porte d'entrée. Lizzie se sentait comme dans un cocon. Elle était bien et n'avait pas envie de bouger, même pas le petit doigt. Le réveil lumineux sur sa table de nuit indiquait minuit. Elle avait dormi longtemps et se sentait reposée. Elle crut entendre des bruits de voix, des raclements de chaise, des éclats de rire, puis de nouveau une porte se refermer. Puis plus rien... Et de nouveau, elle se rendormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain matin.
" NOËL ! " Le jour tant attendu était enfin arrivé ! Lizzie repoussa ses couvertures et se leva d'un bond. Par sa fenêtre, elle vit que la neige était encore tombée. Elle avait tout cotonné sur son passage. Sur la petite allée qui traversait le jardin, les pas étoilés des oiseaux se suivaient. Au loin, elle pouvait apercevoir le chemin de Catichka et immédiatement elle repensa aux évènements de la veille. Mais elle se dit qu'elle avait sans doute tout imaginé. Ce devait être ce méchant coup sur la tête. Le cours de ses pensées fut interrompu par la voix claire de sa mère :

- Lizzie ? Tu es réveillée ? Le Père Noël est passé !

La fillette se rua dans l'escalier. Sous le sapin encore tout illuminé, l'attendait une montagne de cadeaux. Mais celui qui retint le plus son attention était une boîte minuscule, simplement enveloppée dans un papier blanc. Elle leva des yeux interrogatifs vers sa maman, et avant qu'elle n'ait eu le temps de lui poser la moindre question, celle-ci lui raconta :

- Hier soir, aux alentours de minuit, alors ton père et moi étions en train de dîner, quelqu'un a sonné à notre porte. C'était une vieille, très vieille femme. Elle avait faim et froid.

- Et alors, qu'avez-vous fait ? Coupa vivement la fillette.

- Doucement, ma chérie ! Pourquoi t'énerves-tu ainsi ? Nous avons invité cette femme à se restaurer et se réchauffer. Nous lui avons même proposé de rester pour la nuit dans la chambre d'amie. Mais elle a gentiment refusé. Au moment de partir, elle nous a donné cette petite boîte en nous priant de te la remettre : " Dites-lui que c'est de la part de Moulina " et elle a disparu dans la nuit glacée.

La fillette ouvrit délicatement la petite boîte. Et là, elle comprit qu'elle n'avait absolument rien imaginé, que tout était bien vrai et surtout que désormais, la malédiction était levée...

Il ne lui restait plus qu'une chose à faire.


Père Noël


EPILOGUE



En ce jour de Noël, la neige avait cessé de tomber. Dans le ciel, s'étiraient même quelques rayons dorés. À nouveau, Lizzie emprunta le chemin défendu, mais elle savait que désormais, les enfants ne risquaient plus rien.

Ses pas la guidèrent malgré elle jusqu'à la vieille bicoque de Vatinel. Celui-ci était assis sous son auvent brinqueballant, dans une espèce de vieux rocking-chair où il se balançait d'un air satisfait en croquant une pomme.

- Bonjour, lui dit-il tout simplement. Comment va ta tête ?

- Bien, monsieur Vatinel. Je voulais vous remercier de m'avoir sauvé la vie. Et puis, je voulais vous demander si par hasard, vous n'avez point trouvé une porte dans la neige, à l'endroit où vous m'avez ramassée ?

Le vieil homme eut un sourire ébréché et fit un large cercle du bras.

- Regarde donc derrière moi, lui répondit-il fièrement. Moi aussi, j'ai eu mon cadeau de Noël.

C'est à ce moment-là que Lizzie la distingua. La petite porte en bois blond légèrement égratigné, portant l'inscription " Catichka " était désormais la porte d'entrée de l'ermite. Il ne lui manquait plus qu'une chose. Lizzie fourragea dans le fond de sa poche et en ressortit la petite boite. Elle l'ouvrit et en ressortit une minuscule clé d'or qu'elle s'empressa de glisser dans la petite serrure. Il lui sembla bien que la porte lui adressait un coup d'œil malicieux...

" Joyeux Noël, Catichka ! "



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