Guigo est très connu sur le port de Nice. Toujours prêt à rendre service, sa gentillesse et sa bonne humeur inaltérable le font aimer par tous les habitués, pêcheurs et autres plaisanciers...
Il est propriétaire d'un chalutier démodé, grosse barque en bois, munie toutefois d'un bon moteur. Avec son bateau, il va, durant la saison, pêcher la langouste sur la côte Orientale de la Corse ; l'été, il fait faire des promenades en mer aux touristes ; il est même équipé pour la pêche au "gros", au large, où il amène parfois des amateurs de "sensations fortes".
Un jour, Jacques Médecin, notre maire à tous, vint le voir et lui dit :
--- Mon ami Guigo, je reçois quelques amis parisiens de passage et je voudrais que tu nous amènes à la pêche au thons.
--- Rien de plus facile, Monsieur le Maire !
Lui répond notre homme . Ils se mettent rapidement d'accord sur le prix de la course, Guigo n'est pas bien gourmand, et ils fixent l'heure du départ, avant l'aube le lendemain.
Le brave "Gé" astique le bateau, révise tout le matériel de pêche, vous pensez, ce n'est pas tous les jours que l'on amène Monsieur le Maire à la pêche !
Le lendemain, à l'heure convenue, tout le monde est à bord. On lève l'ancre et le bateau, entraîné par la chanson du moteur, quitte le port et s'engage sur une mer d'huile qui rosit au loin, annonçant l'aurore, sous la surveillance du phare.
Le brave bateau file tranquillement une bonne petite allure et sous les rayons du soleil levant, le casse-croûte fait la joie de tous à bord. Nos parisiens apprécient le pan-bagnat arrosé d'un petit rosé du pays.
Arrivés sur le lieu de la pêche, on sort de la cale les grosses cannes et les gros hameçons, on monte les grosses lignes, dont le bas est en acier, et on les fixe à leurs supports. Là, les lignes à l'eau, tout le monde attend, les yeux rivés sur l'extrémité des cannes. Mais rien, pas une touche !
Le bateau allait, venait à différentes allures, tantôt coupant la légère houle, tantôt la longeant, mais rien, toujours rien ! Guigo, confiant la barre à un pêcheur, monte sur le pont supérieur pour inspecter la mer, mais aucune trace du moindre poisson.
Le thon, éternel voyageur, se déplace en grands bancs, presque à la surface de l'eau, ce qui permet de la repérer assez facilement à l'œil nu . Mais ce jour-là, l'on avait beau scruter les quatre coins de l'horizon, la mer paraissait vide, désespérément vide ! Est-ce-que les eaux étaient trop calmes ? Nos grands voyageurs étaient-ils partis sur les côtes de la Sicile ? Le poisson n'avait-il pas faim ?
Après plusieurs changements de lieu de pêche et malgré tous les efforts de nos pêcheurs, on dût se résigner à rentrer bredouille . Le poisson est très capricieux, c'est toujours lorsque l'on désire sa présence pour une "pêche Miraculeuse", pour épater ses amis, qu'il refuse de se manifester !
Donc Guigo met Cap au Nord et notre bateau, toujours bercé par la chanson du moteur, par une mer plus calme que jamais, prend la direction du port.
Tout à coup, dans le scintillement du soleil sur l'eau, une forme noire se détache ! L'on approche et l'on constate, avec étonnement, qu'il s'agit d'une baleine. Une baleine de belle taille, au gros ventre blanc, qui flotte sur l'eau, morte ! Nos pêcheurs regardent ce monstre avec curiosité : ah pour un poisson, c'était un beau poisson, ça oui !...
Monsieur le Maire, saisi d'une soudaine inspiration, dit :
--- Si nous pouvions ramener cette baleine au port, la foule et les enfants des écoles pourraient venir la voir ! Dis-moi, Guigo, ne serait-il pas possible de la remorquer jusqu'au port ?
Guigo réfléchit, puis répond :
--- Mon Dieu, Monsieur le Maire, mon moteur est assez puissant, et je pense qu'en nouant un filin autour de la queue de la bête, je peux très bien la tracter jusqu'à Nice.
Ainsi fut fait, et après un voyage sans histoires, voilà notre équipage, fier comme Artaban, qui rentre au port, le petit bateau traînant la grosse baleine . On amarre le bateau à sa place habituelle, la baleine rangée à côté de lui. Comme il est midi passé, on prend le petit pastis au bar de la Marine et on se sépare, le Maire, tout heureux, promettant de s'occuper de l'affaire de la baleine.
Quand notre ami Guigo revient près de son bateau, vers deux heures, un employé de la capitainerie du port l'informe que la capitaine veut le voir de toute urgence. Quand Guigo entre dans le bureau du capitaine, celui-ci le tance vertement :
--- Comment Guigo, tu crois que le port n'est pas assez pollué ? Tu penses que l'eau n'est pas assez sale ? Tu vas me faire le plaisir de me débarrasser de cette charogne au plus vite !
--- Mais, mon capitaine, c'est Monsieur le Maire qui m'a fait amener cette baleine ici, il veut la montrer aux enfants des écoles !
--- Eh bien, avertis le Maire que je veux que cette baleine disparaisse d'ici au plus vite !
Alors commence, pour notre homme, des ennuis et des soucis dont il se serait volontiers passé. Il téléphone avant tout au Maire, mais à la Mairie, on lui répond que Monsieur le Maire n'est pas là, et que l'on ignore quand il rentrera. Tout l'après-midi, on aurait dit que les divers services de la Mairie s'étaient donnés le mot, car ils faisaient tous la même réponse à notre ami aux abois.
Le soir venu, Guigo rentre chez lui, très ennuyé.
Le lendemain, il recommence ses appels et les réponses tombent, les mêmes qu'hier : le Maire de Nice a disparu, totalement volatilisé (on est pourtant encore bien loin de l'affaire du Mundial de Buenos-Aires !)
Mais, sur ces entrefaites, le capitaine du port arrive et dit à notre héros :
---- Alors Guigo, qu'a décidé le Maire ? Il me l'enlève bientôt, cette baleine ?
--- Mais, mon capitaine, c'est comme si le Maire avait disparu. Je n'ai pas pu le contacter et personne ne sait où il est !
Sur ces mots, le capitaine s'échauffe :
--- Disparu ou pas disparu, je m'en contre-fiche ! Débarrasse-moi de cette carcasse au plus tôt !
Guigo a alors une idée :
--- C'est bien simple, je vais la ramener au large, là où je l'ai trouvée.
--- Ah! mais pas du tout !
Reprend le capitaine.
--- Cette grosse masse, en mer, pourrait provoquer un accident dont tu serais responsable. Non, non, débrouille-toi pour la faire disparaître, mais ne la ramène pas au large !
Vous imaginez la perplexité de notre brave ami, qui commence à comprendre qu'il s'est fourré dans un drôle de guêpier ! Pauvre mortel, abandonné des Dieux, la situation lui parait inextricable ! Le problème sans solution ; d'autant plus que notre cétacé, nœud de l'histoire, commence à dégager un parfum très particulier !
Notre brave pêcheur reste là à broyer des idées noires, quand, de l'autre côté du quai, il voit passer son bon ami "Pipi" qui, ses cannes sur l'épaule, se dirige vers la pointe du phare, avec l'intention de lancer quelques "Boucons". On lui a signalé le passage d'un beau banc de daurades .
Pipi, tueur aux abattoirs, a passé toute sa vie les mains dans le sang à donner la mort et il est pourtant le plus doux des hommes . En dehors de son travail, il a deux "dadas", la pêche à la ligne et la culture de son jardin. Il est d'ailleurs aussi fier de ses prises que de ses tomates.
Guigo le hèle à l'aide de grands gestes et de grands cris. Pipi s'approche du bateau et s'exclame en Niçois : "Chaou Gé, que t'arriba ! As dé soucis ? Ma sinqué as proche d'ou bateau ? Pas poussible, es una baleina !"
Et notre pauvre Guigo, le cœur plein d'amertume, lui relate ses malheur' Quand on a des ennuis, il est toujours bon de pouvoir se confier à un ami, surtout quand cet ami peut avoir une solution à ses problèmes . Car Pipi a une idée et une bonne :
--- II n'y a qu'un moyen de te tirer de là, c'est d'amener la carcasse à la Bédoule !
La Bédoule est une usine d'équarrissage, située à Castagniers et qui débarrasse les abattoirs de toutes les carcasses impropres à la consommation, carcasses d'animaux abattus ou crevés. Elle fabrique, à partir de là, des engrais et du noir animal qui sert, entre autres, à "blanchir le sucre" !
--- Mais, répond Guigo perplexe, comment transporter ce monstre jusque là ?
--- Oh, c'est bien simple, je vais en parler à Coco, il te tirera d'affaire rapidement !
--- D'accord, mais combien cela va me coûter ?
--- Coco est un vieil ami et, si c'est moi qui le lui demande, il se contentera certainement de ce qu'on lui donnera à l'usine !
Coco, transporteur aux abattoirs, possède plusieurs camion isothermes, avec lesquels il livre la viande aux bouchers, et d'autres à ridelles pour le transport des bêtes vivantes de la gare aux abattoirs.
Coco a fait toute la campagne d'Italie dans les corps-francs . Doué d'une force herculéenne, avec son cou de taureau et ses épaules de gladiateur, il faut le voir faire valser les quartiers de viande de 120 kg. et plus ! Il est connu également pour sa "grande gueule". Sur le quai des abattoirs, vers trois heures du matin, quand il lui arrive de pousser une de ses légendaires "gueulantes", plus d'un dormeur dans les maisons environnantes l'enverrait volontiers au diable !
Le lendemain, donc, comme convenu. Coco et son aide Fanfan arrivent sur le port avec deux camions. Une immense grue est déjà en place. Les deux camions se rangent côte à côte, l'arrière au bord de l'eau, prêts à recevoir par leur travers le corps du mastodonte qui, une fois coupé en deux, reposera par moitié sur chaque camion. Et l'opération commence…
Les curieux qui, depuis deux jours, défilent devant notre baleine, voyant qu'il allait se passer quelque chose, se font de plus en plus nombreux et, bientôt, le quai est plein de monde !
Il faut donc, en premier lieu, passer un filin autour du ventre de l'animal ? Ensuite, la grosse grue commence à le hâler. Les câbles se tendent, le nœud coulant, en se serrant, creuse un profond sillon autour de la "taille" du monstre, qui commence à émerger, puis qui sort complètement de l'eau et arrive à la hauteur du quai. Là, des hommes, munis de grandes gaffes, le guident, en l'empêchant surtout de tourner sur lui-même. Le voilà à la hauteur des camions et le bras de la grue commence un mouvement giratoire pour amener sa charge à l'aplomb de ceux-ci.
Mais, à ce moment, retentit un pet monstrueux, monumental, colossal, qui ébranle l'air et se répercute sur les façades des maisons entourant le port, tandis qu'un souffle puissant, chargé d'une odeur pestilentielle, balaie le quai !
Les badauds s'égaillent, comme une volée de moineaux, un mouchoir sur le nez. Nos deux chauffeurs, comme un seul homme, sautent dans leurs camions et démarrent sur les chapeaux de roues ! Et Dame Baleine, dégonflée, la taille considérablement amincie, glisse à travers le nœud coulant et plonge, tête première, dans l'eau, avec toute la grâce dont elle est capable !
Maître Guigo, abasourdi par le vacarme, empoisonné par l'odeur, éclaboussé par les gerbes d'eau, hébété, contemple le désastre… C'est vraiment trop de malchance ! Il reste là, sur le quai, sans réaction .
Le capitaine du port, qui avait suivi de loin ce manège, vient le trouver et lui dit, conciliant :
--- Ne t'en fais donc pas comme ça ! Je ne vois plus qu'un moyen de te tirer de là . Va au bureau militaire de la place, au service du génie . Ils accepteront certainement de te farcir la baleine de dynamite et de la faire sauter au large.
Une petite lueur d'espoir s'allume dans le cœur si triste de notre ami. Il court au bureau en question et explique son problème à un officier du génie, très aimable, du reste, qui accepte de faire exécuter l'opération par deux artificiers, moyennant une somme rondelette ! Comme Guigo s'exclame qu'il n'a pas cet argent, l'officier lui répond :
--- Pas d'argent, pas d'artificiers !
Et notre ami, de plus en plus désespéré, s'en retourne au port. Il en perd l'appétit et le sommeil . En effet, depuis deux jours, il ne mange plus et ne dort plus. Dès qu'il se met à table, l'odeur de la baleine dont il se souvient trop bien lui coupe l'appétit et, dès qu'il se met au lit, celle-ci revient le hanter, comme un monstre épouvantable qui ricane de ses malheurs !
Pendant ce temps, l'histoire de la baleine se répandait dans la ville et les curieux venaient la voir de partout, tout en restant à distance respectueuse, étant donné l'odeur qui se dégageait du cadavre en question. Il n'y avait que Guigo pour s'en approcher, espérant toujours trouver une solution.
Mais, un jour, le capitaine du port vient le voir et lui annonce :
--- A la mairie, on s'est ému de ton problème. La ville a décidé d'indemniser l'armée. Tu n'auras qu'à te mettre d'accord avec le capitaine du génie pour les détails et demain, de bonne heure, vous pourrez mener à bien l'opération.
Ainsi fut fait, et le lendemain, très tôt, les deux artificiers arrivent et truffent le corps de l'animal d'explosifs. Ils relient chaque pétard, par un fil électrique, à un câble qui remplit une grosse bobine placée sur le bateau. Et de nouveau, le petit bateau refait le voyage qui lui a été si fatal, mais en sens inverse, en traînant le monstre derrière lui…
Arrivé au grand large, on largue l'amarre qui reliait l'animal à l'embarcation, on s'en éloigne à distance respectueuse, en déroulant le câble électrique ; puis un des artificiers déclenche l'explosion, et, dans un immense geyser, la baleine explose en tout petits morceaux. Tout le monde crie "Hourra !" et le pauvre Guigo sent sa poitrine se gonfler et s'emplir du bon air du large qui, en entrant dans ses poumons, semble chasser tous ses tracas !
Et c'est le retour au port. Les artificiers sont contents et Guigo jubile, la fin du cauchemar le transforme, il se sent renaître, à présent que tout cela est fini. Il se demande d'ailleurs comment un homme a-t-il pu être soumis à de telles épreuves !
Mais, le lendemain matin qui suit la catastrophe, dès les premières heures, des appels téléphoniques affluent à la mairie ? Les services de la police, la Préfecture, tous les plagistes de la Baie des Anges appellent au secours, d'énormes morceaux de charogne puante, immonde, longent tranquillement la côte et flottent sur les eaux scintillantes de la Méditerranée. Vous vous en doutez, c'est notre baleine qui, devant certainement avoir un faible pour Nice, y revient en petits morceaux, puisqu'on l'a refusée entière…
Alors, les choses sont prises en main par les hautes instances du département et ce qui aurait du être fait, dès le premier jour, est enfin exécuté. On fait appel à une savonnerie de Marseille, qui envoie deux camions spécialement équipés, un personnel qualifié, et, le soir même, la "Baleine de Maître Jacques" n'est plus qu'un affreux souvenir, pour les uns, et un bon sujet de plaisanterie, pour les autres.
Maître Guigo garde un souvenir d'autant plus amer de l'affaire qu'il eut, à la suite de cela, la déception de sa vie. Étant venu voir les Marseillais de la savonnerie au travail, le chef d'équipe lui confia :
--- Si vous aviez fait appel à nous, dès le début de vos ennuis, non seulement nous vous aurions débarrassé de "votre" baleine, mais encore la savonnerie vous l'aurait payée un bon prix ! En effet, il y a dans son corps une grande quantité de corps gras utilisable en savonnerie.
Maître Guigo s'étonne :
--- Mais vous la récupérez, en ce moment, c'est donc la môme chose !
--- Ah, non ! Maintenant, nous sommes payés pour nettoyer la plage des déchets qui la souillent. Ces quartiers ont été amenés par la mer, ils n'appartiennent donc à personne !