LA CHAINE

Paul MOMBELLI



Ce récit est la transcription fidèle d'un chapitre du roman historique : "Fartas, le dernier roi d'Alger".
L'objectif de cette transcription est de mettre à disposition des lecteurs, qui manqueraient de temps ou que l'abord du volumineux roman pourrait rebuter, un récit maritime facile d'accès.



La mer était d'huile, l'air était translucide comme il l'est souvent en Méditerranée au cours des matins de printemps, et pourtant nous étions en juillet. Une brise évanescente apportait jusqu'à nous les parfums de la terre que nous longions depuis l'aube. Des bruits lointains et indéfinis nous parvenaient aussi, parsemés de tintements de cloches, c'étaient les bruits émis par les villageois qui s'éveillaient en découvrant notre présence menaçante. La côte était rocheuse et découpée de mille criques. La masse vert sombre du maquis semblait dévaler les roches brunes pour venir s'abreuver au liseré d'écume qui ourlait le rivage.
Les neuf galiotes se suivaient à un rythme paresseux, comme si leurs chiourmes n'osaient pas perturber le calme matinal avec le bruit de leurs pales déchirant la surface de la mer. Leurs coques, bien espalmées, filaient sur l'étendue lisse de l'eau, en ne créant qu'un minimum de remous. C'était l'un de ces instants bénis où tous à bord étaient heureux de naviguer, du raïs au plus humble des esclaves. Tous étaient silencieux et concentrés sur leurs pensées intimes. Notre campagne de course avait été fructueuse, jusqu'ici, et nous sentions que le jour qui débutait allait nous apporter son lot de profits supplémentaires.

Nous devions atteindre, au cours de la matinée, le port fortifié de Raguse, où nous devions compléter nos provisions de vivres et d'eau. Cette ville, qui a longtemps été contrôlée par les Vénitiens dont les habitants ont conservé l'apparence, paye, depuis plusieurs décennies, un tribut annuel au Grand Turc. Malgré cette dépendance financière, elle est restée neutre, insérée entre les deux grands blocs antagonistes : la république de Venise et ses alliés espagnols, contre l'empire ottoman et ses alliés barbaresques. Cette neutralité lui interdit de participer, directement ou indirectement, à une opération militaire avec l'un ou l'autre camp, mais elle préserve ses droits au commerce, sans lesquels la cité ne pourrait pas vivre. Tant qu'il ne s'agit pas d'armes ou de munitions, les Ragusains peuvent tout nous vendre et ils ne s'en privent pas. Réputés pour leurs qualités de commerçants, rudes en affaires et âpres au gain, ces hommes habiles ont su faire de leur ville - pourtant implantée sur un territoire de faible étendue et de nature ingrate - une cité opulente et riche en merveilles architecturales.
L'état politique de Raguse, sans doute inspiré par le modèle de Venise, est celui d'une république aristocratique, la république de Saint-Blaise. À la base est le grand-conseil, qui rassemble tous les nobles âgés de plus de vingt ans. Cette assemblée désigne, parmi les plus anciens et les plus nobles de ses membres, la congrégation des pregadi, qui sont une centaine. C'est parmi ceux-ci que, tous les mois, sont choisis un président et douze conseillers, qui demeurent au palais et dirigent la République.
Proche de Venise, par les vêtements de ses hommes et par son organisation politique, la cité fait penser aux pays musulmans par la discrétion de ses femmes, qui sortent peu de leurs maisons et observent la rue derrière les volets de leurs fenêtres. C'est du moins ce que semblent désirer leurs maris, car les coquettes se montrent, en fait, volontiers aux passants. Par contre, les jeunes filles y sont tout à fait invisibles, les deux époux veillant de conserve sur leur vertu.
Le port de Raguse est artificiel et de dimensions très modestes pour celui d'une citée marchande exclusivement tournée vers la mer. Cette exiguïté est due à l'implantation de la ville au pied d'une montagne abrupte. Son véritable port est situé à un mille environ de là, dans un golfe bien défendu et pouvant accueillir plus de cent galères en toute sécurité. En bordure de ce golfe, les riches Ragusains ont construit de très belles maisons, dans une nature beaucoup plus souriante et plus généreuse que celle qui entoure leur ville fortifiée.

Ma galiote nageait en tête de la petite escadre dont j'avais le commandement. Comme nous contournions un cap qui masquait jusque-là notre vision de la côte à venir, un cri jaillit de plusieurs poitrines simultanément. Je compris la cause de l'excitation soudaine de mon équipage en voyant une galère de belle taille arriver à notre rencontre. Elle était à moins de six milles nautiques de nous et sa silhouette noire se détachait très nettement sur le bleu émeraude de la mer. Seul le cap, que nous débordions à l'instant par bâbord, nous avait masqué jusqu'ici sa présence. Si nous naviguions aussi près de la côte que nous le permettaient les récifs affleurants, c'était justement dans l'espoir de surprendre quelques belles proies arrivant en sens inverse sans se douter de notre présence. Dieu sait que, précisément, cette proie était belle ! Une splendide galère vénitienne, fraîchement sortie du chantier naval de la cité des doges.
À la vue de notre galiote - qui pour l'instant était la seule visible par elle - la galère chrétienne n'hésita pas une seconde, elle entreprit, en faisant cisailler les rames de chacun de ses bords, de virer prestement pour prendre la fuite. Une réaction aussi vive me surprit de prime abord, les Vénitiens ne pouvaient voir pour l'instant qu'une modeste galiote, bien inférieure à leur navire en puissance de feu et en hommes. Après réflexion, il était évident que notre présence en ces lieux ne devait pas être une complète surprise pour le sus-comite de la belle fugitive.
Mon fidèle lieutenant acquiesça et s'empressa de faire exécuter mes ordres. Deux coups de canon retentirent pendant que notre chiourme adoptait une nage "tout avant", à un rythme plus soutenu. Nul à bord, en cet instant, ne doutait que nous tardions à rejoindre le bâtiment de la Sérénissime. Aucune galère chrétienne ne pouvait rivaliser en vitesse avec mes galiotes affûtées comme des lames de Tolède.
La course-poursuite s'organisa immédiatement dans la bonne humeur générale. Elle devint vite l'occasion, pour les navires barbaresques, de rivaliser entre eux. Battre à la course une galère chrétienne n'était pas très valorisant, par contre, l'espoir de devancer les galiotes amies était une perspective beaucoup plus motivante ! Je laissais avec bienveillance mes équipages se défouler, rien ne pouvait laisser présager qu'un quelconque danger puisse nous guetter dans ces eaux d'un bleu tendre.

Effectivement, après quelques dizaines de minutes de poursuite, l'avance qu'avait sur nous la galère vénitienne commença à fondre. Bientôt, nous fûmes suffisamment proche d'elle pour que nous puissions discerner ce qui se passait à son bord. L'équipage, sans doute sous l'effet de la peur, se déplaçait sur le pont de façon désordonnée et sans raisons apparentes, ce qui devait nuire considérablement à l'efficacité de la nage. Il devait vraisemblablement se préparer à subir notre abordage, témoignant ainsi du désordre qui régnait à bord au moment de notre rencontre. À l'inverse, sur les galiotes barbaresques qui s'étaient regroupées, semblables à une meute de loups traquant une proie, l'excitation initiale avait fait place à la tension de la chasse, chacun s'appliquant à occuper son poste et sa fonction avec le maximum de précision et d'efficacité. Tous les marins et tous les janissaires se tenaient, immobiles et silencieux, à l'emplacement qui leur avait été désigné au début de la campagne. Tous les regards étaient tendus vers le butin qui se rapprochait. Une fois de plus, laissant mes yeux parcourir le pont de ma galiote, j'admirais l'ordre et la rigueur qui y régnaient sans faille. Une fois de plus, je trouvais extraordinaire que la course puisse faire, d'une poignée d'aventuriers individualistes et asociaux, un équipage soudé et discipliné. Même la chiourme, pourtant composée en quasi-totalité par des esclaves, semblait partager la motivation générale, que leur insufflait peut-être le chant strident de la flutte du comite en rythmant la cadence. Tous les regards des rameurs semblaient fixés sur moi et sur les officiers du pont arrière, comme si tournant le dos à l'action, ils espéraient pouvoir lire sur nos traits le récit épique de la poursuite. En les voyant, comme cela se produisait souvent, je me souvenais des longues années que j'avais passées sur un banc de nage. Les émotions qui m'animaient au cours d'une telle poursuite me revenaient à l'esprit. Mais peut-être que je prêtais, aux malheureux qui ramaient sur ma galiote, des pensées et des sensations qui n'étaient pas les leurs. Sans doute avais-je été un galérien exceptionnel, qui portait en lui la passion contenue de la chasse.
Pour l'instant celle-ci battait son plein et l'hallali était proche. La galère vénitienne avait encore un bon mille d'avance sur ma galiote, qui précédait la meute, mais cette distance diminuait constamment. Bientôt je pourrais commander la charge finale, au cours de laquelle la chiourme produit l'effort maximum dont elle est capable. La différence de vitesse, entre nous et notre proie, sera alors tellement importante, que nous comblerons l'écart restant en quelques minutes seulement.

Cette différence de vélocité peut sembler étonnante, surtout par rapport à une galère de la Sérénissime dont la chiourme est exclusivement composée de rameurs chrétiens volontaires, aussi décidés que l'équipage à éviter d'être capturés par des barbaresques. La supériorité incontestable de nos bâtiments, en vitesse pure, est due à un ensemble de facteurs favorables convergents, dont le principal est un meilleur rapport entre le nombre de rameurs et le poids en charge du bâtiment. Les navires chrétiens sont plus longs et plus volumineux que les nôtres, ce qui leur permet de disposer de plus de rameurs, mais ils sont relativement beaucoup plus chargés en armes, en munitions et en hommes de troupe.
En fait, on touche là aux limites de la technique de la propulsion à la rame. Les Chrétiens ont tendance à vouloir augmenter sans cesse leurs puissances de feu et les effectifs des troupes embarquées. Pour compenser l'alourdissement de leurs navires, qui en découle, ils cherchent à implanter davantage de rangs de nage. Pour cela, il leur faut allonger les coques de leurs galères de façon importante, ce qui les oblige à renforcer toutes leurs structures et à alourdir considérablement leurs poids. Au-delà d'une certaine dimension, le supplément de poids, apporté par un rang de nage supplémentaire, n'est plus compensé par le complément de force propulsive engendré. Leurs navires deviennent donc de plus en plus des forteresses flottantes, lourdes et lentes. Par contre, nos navires sont exclusivement conçus pour la vitesse, au détriment du confort et du volume disponible, avec des carènes tendues et étroites, une faible hauteur des francs-bords et des oeuvres mortes. Cette tendance, qui existait déjà avant que je parvienne au commandement des escadres corsaires, je l'ai encore accentuée tout au long de ma carrière.
Il ne faudrait pas oublier, dans ce bilan, le meilleur entraînement, la meilleure préparation et la meilleure organisation des corsaires, que je prends également soin d'entretenir et d'améliorer sans cesse.
Dans le cas particulier des Vénitiens, il y a encore un facteur défavorable, leur volonté de n'employer que des rameurs volontaires rend leurs recrutements difficiles, et il est rare qu'une galère quitte l'arsenal avec une chiourme complète, l'équipage est obligé de servir d'appoint au cours des moments critiques.

Nous arrivions au niveau de la ville de Raguse, quand soudain la galère vénitienne accéléra encore le rythme de sa nage et prit délibérément la direction de l'entrée du port. Je souris en voyant cette tentative désespérée pour nous échapper. Les malheureux se jetaient naïvement dans un piège mortel. Les Ragusains ont beaucoup trop peur de voir leur neutralité remise en question, par la Sublime Porte, pour oser donner refuge à un navire chrétien pris en chasse par une escadre barbaresque. L'entrée de leur port est fermée par une chaîne aux énormes maillons, tendue entre une tour fortifiée et les rochers acérés de la côte. J'étais absolument certain que le fuyard allait trouver "porte close" et qu'il nous serait alors facile de l'encercler et de le prendre d'assaut. Je ne commandais donc pas au comite d'accélérer le rythme de la nage de notre galiote, imité en cela par les autres raïs corsaires qui calquaient leurs allures sur celle de leur navire amiral. Par contre, sans que j'ai eu besoin de leur en donner l'ordre, ils firent spontanément adopter à leurs bateaux une formation en éventail pour pouvoir assaillir la galère chrétienne tous en même temps.
Celle-ci approchait à présent de la chaîne tendue et adressait des signaux désespérés aux autorités du port pour leur demander refuge.
Manin s'exclama :
La chaîne était à présent très proche de l'étrave du grand navire, et bien que la volonté des Ragusains de maintenir l'obstacle tendu soit devenue évidente, celui-ci ne ralentissait pas sa nage. Au contraire, il semblait l'accélérer encore. Je pris soudain conscience que tout son équipage s'était joint aux rameurs pour augmenter sa puissance et sa vitesse. Manin avait sans doute fait la même constatation, car il s'exclamait à nouveau.
Manin réfléchit un instant, puis il tourna vers moi un regard incrédule.
J'étais soudain rempli d'admiration pour cet homme intrépide qui allait risquer l'impossible pour sauver son navire et ses hommes. Il y avait dans cette attitude un panache qui forçait le respect. Je crois même que j'enviais ce capitaine que ma poursuite avait placé devant une alternative dramatique mais superbe : réaliser un exploit jamais tenté avant lui ou succomber sous les coups d'une escadre bien supérieure en force. Je me demandais si, placé devant le même dilemme, j'aurais eu la même inspiration et une audace équivalentes. J'espère que je l'aurais fait.

Toutes les galiotes avaient cessé de ramer et, glissant sur leur ère, finissaient de former un arc de cercle autour de l'entrée du port. J'avais l'impression que tous les corsaires partageaient soudain mes sentiments pour le courageux capitaine dont nous observions la folle manœuvre. Un silence profond se fit à bord des navires poursuivants, à présent immobiles, alors que, sur la galère vénitienne, tous les hommes attelés aux manilles ahanaient en chœur, au rythme du sifflet halluciné de leur comite. Leur étrave était à présent à quelques encablures des monstrueux maillons de fer, au centre de la chaîne, à l'endroit où sa hauteur sur l'eau était la plus faible. Les sinistres anneaux métalliques, encore glauques et visqueux de la vase noire du fond dans laquelle ils s'enfonçaient quand la chaîne était détendue, y étaient quand même à cinq ou six coudées au-dessus de la surface.
Tous les spectateurs, sur l'eau et sur les remparts de la ville, retenaient leur souffle en serrant les poings, convaincu qu'un drame inéluctable allait se produire. Je surpris du coin de l'œil Manin qui, d'un balancement d'épaule, semblait vouloir participer à l'effort des marins chrétiens. Soudain, du port, puis de nos galiotes, quelques voix, accompagnées aussitôt par d'autres, de plus en plus nombreuses, se joignirent aux cris des rameurs qui scandaient leurs efforts.
L'étrave noire était à présent devant la chaîne, dans quelques secondes elle allait se briser contre elle. Le sus-comite poussa un hurlement qui couvrit les mille grognements qui accompagnaient le battement des rames. Aussitôt, toutes les pales, d'un seul mouvement, plongèrent dans les tranchées bouillonnantes qui encadraient les apostis et, s'appuyant sur l'onde amère, soulevèrent l'éperon de la galère et le firent passer au-dessus de l'obstacle. Un raclement terrible accompagna le glissement de l'étrave sur le fer, pendant que la vitesse acquise par le navire le poussait hors de l'eau, au-dessus de la chaîne, qu'un bon tiers de la carène avait ainsi franchi. Le quart avant de la chiourme souleva prestement ses pales vers le ciel, pendant que le quart arrière fournissait un dernier effort qui fit avancer encore la coque sur son support instable.
Le navire cessa soudain de progresser. Il s'immobilisa un court instant, se balançant en équilibre sur la chaîne, sa coque dégoulinante entièrement sortie de l'eau. Le silence se fit à nouveau, tous les spectateurs et les acteurs du drame se taisant brutalement. Le bateau oscilla lentement deux ou trois fois, avant de se décider à retomber. Tout pouvait encore se passer : s'il glissait en arrière, la manœuvre se soldait par un échec et les loups qui l'entouraient se jetteraient sur lui ; s'il tombait en avant, il était sauvé, à l'abri dans des eaux neutres où personne n'oserait l'attaquer.
Comme à regret, la longue coque noire glissa lentement vers l'avant dans une gerbe d'eau et d'écume, accompagnée par un plouf retentissant. Un cri de joie jaillit de mille poitrines : les marins vénitiens criaient leur joie, la foule massée sur les remparts et sur les quais criait à l'unisson et les équipages des galiotes corsaires saluaient en chœur l'exploit auquel ils venaient d'assister ébahis.

Un des plus grands exploits réalisés par une galère.


Pour ma part, j'étais sincèrement satisfait du dénouement de l'action insensée de ce courageux capitaine. Cette réussite privait mon escadre d'une proie magnifique, mais je n'arrivais pas à le regretter. J'avais l'impression confuse que cet exploit était un peu le mien, comme il appartenait également à tous les marins qui avaient regardé la scène. Avant tout, nous avions assisté à une victoire de la galère, ce magnifique navire qui avait prouvé, une fois de plus et avec quel éclat, sa légèreté, sa rigidité et sa puissance. Sa chiourme, son équipage, son capitaine, le chantier naval qui l'avait construite, s'étaient simplement mis à son service pour lui permettre d'exprimer ses merveilleux talents. Cette journée était un jour de gloire pour le magnifique bateau que j'ai servi toute ma vie avec passion.

Pendant que la galère vénitienne allait se ranger le long du quai principal, accueillie par les hourras de la foule, je faisais mettre une barque à l'eau et prenait place à son bord, après avoir confié le commandement de l'escadre à Manin. Avec une escorte réduite, je me rendais à terre pour saluer le sus-comite dont je venais d'apprécier l'audace tranquille et pour négocier ensuite le ravitaillement de mes navires que cette aventure ne devait pas remettre en question.
Quand les autorités de la ville virent ma barque passer sous la chaîne, près des fortifications, un remue-ménage se fit sur le quai principal. Une escouade d'hommes armés fendit la foule et vint prendre place devant la galère au mouillage. Les notables semblaient vouloir interdire aux Vénitiens de débarquer. Sans doute avaient-ils reconnu ma silhouette, qu'ils connaissaient bien, et ignorant la suite des événements et les exigences que j'allais leur présenter, ils pratiquaient une sorte de saisie conservatoire sur l'objet du conflit. Cette prudence docile m'inspira du dégoût, des marins auraient donné leur vie plutôt que de livrer le glorieux équipage à ses ennemis.

Je pris pied sur le quai, à proximité de la galère. La foule s'ouvrit devant moi avec crainte, comme si à moi seul je pouvais m'emparer de la ville et passer tous ses habitants au fil de l'épée. Négligeant les notables qui arrivaient à ma droite en trottinant, rouges et essoufflés, je me dirigeais délibérément vers la gauche, en direction du bâtiment vénitien. Repoussant d'un geste les soldats qui en interdisait l'accès - ceux-ci s'exécutèrent avec empressement comme si j'avais été leur capitaine - je me campais devant la passerelle du bateau et demandais à parler à son commandant. Un homme d'âge mûr, grand et mince avec un port de tête noble et fier, vint vers moi. Sa mine résolue tranchait avec les visages inquiets de ses officiers et de ses hommes.
Le ton était assuré et l'homme me regardait droit dans les yeux, confirmant ainsi le courage dont il avait fait preuve quelques instants auparavant. Il me paraît d'un titre excessif, sans que je puisse discerner s'il agissait avec prudence ou s'il me défiait avec ironie. Je le saluais à la mode orientale, en m'inclinant devant lui et en portant ma main droite à ma bouche. Il se figea sur place, surpris, dévoilant ainsi les doutes qu'il avait eus sur mes intentions véritables.
Avec dignité, mais sans aucune réserve, l'homme accepta d'être serré contre ma poitrine. Pendant cette brève étreinte, je sentis que ce n'étaient pas un noble vénitien et un renégat calabrais qui se saluaient, mais deux marins qui se reconnaissaient au-delà de leurs conditions réciproques.
À ce moment-là, les notables parvinrent jusqu'à nous en soufflant comme des phoques. Je m'écartais vivement du sus-comite, avec un dernier signe de tête amical, pour éviter de laisser les nouveaux arrivants souiller par leur présence ces quelques minutes privilégiées et rares.
Il me fallait, à présent, négocier pied à pied avec ces redoutables commerçants.


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