CORSAIRES
EN GUADELOUPE
Paul MOMBELLI
L'eau du lagon était si claire que la barque semblait se déplacer, tantôt sur le sable, tantôt sur les coraux, sans support liquide intermédiaire. Les Mulâtres et les Blancs de l'équipage, qui avaient déjà une certaine expérience de la navigation, étaient habitués à ces illusions d'optique, mais ce n'était pas le cas des Noirs fraîchement tirés de leurs plantations. Ceux-ci s'accrochaient peureusement à leurs bancs, n'osant même plus pousser sur leurs avirons.
Modeste, un ancien lieutenant Mulâtres de l'armée, qui avait été coopté spontanément à la tête du groupe, même par la poignée de Blancs qui complétaient l'équipe composée majoritairement d'anciens esclaves, les stimula de la voix. Son ton était ferme sans être agressif. Il leur expliqua qu'il connaissait bien la passe permettant de sortir du lagon et que, même à l'endroit de plus faible étiage, leur barque à faible tirant d'eau passerait largement au-dessus des inquiétants madrépores.
Un jeune Noir herculéen au regard audacieux, connu sous le nom de Jannot, eut soudain honte d'avoir laissé paraître sa peur et, se ressaisissant, chercha à excuser ses frères de couleur :
--- Il faut comprendre, Lieutenant, que la plupart d'entre eux ne savent pas nager !
--- Capitaine, appelle-moi Capitaine ! Dans l'armée, j'étais lieutenant, mais je suis, à présent, capitaine de ce bateau. Et toi, sais-tu nager ?
--- Moi, oui, je nage comme un poisson !
--- Alors, raison de plus pour que tu lâches ton banc et que tu reprennes ta manille en main, pour montrer l'exemple.
Et pendant que Jannot recommençait à ramer, le lieutenant poursuivit :
--- De toute façon, s'il y a largement la place pour passer, il n'y a pas suffisamment de hauteur d'eau pour que des gaillards comme vous puissent se noyer. Si, par extraordinaire, la barque venait à s'éventrer sur un récif, tout ce que vous risquez, ce sont quelques piqûres d'oursins sous les pieds.
--- La peau sous nos pieds est dure comme de la corne, Capitaine, nous ne craignons pas cela.
Modeste avait déjà remarqué le solide gaillard, qui donnait à présent l'exemple, après avoir tancé ses frères de couleur en créole. Il pensa qu'il devrait en faire rapidement l'un de ses lieutenants. Un Blanc, un Noir, pour que chacun d'eux ait barre sur l'une des deux communautés qui cohabitaient sur la barque, lui s'occuperait directement des quelques Mulâtres qui l'avaient suivi. Il était essentiel, à ses yeux, que l'emprise, qu'avaient obtenue les Blancs sur les Noirs, après tant d'années d'esclavage, soit définitivement rompue. Les corsaires, de la Guadeloupe nouvellement libérée, ne devaient craindre ni Dieu, ni le Diable, mais devaient obéir à leurs chefs sans l'ombre d'une hésitation et sans états d'âme. Malgré les éventuels problèmes de cohabitation qui risquaient d'apparaître entre les trois communautés du bord, hier encore divisées, le jeune capitaine était fier de son équipage composite. C'était, à ses yeux, l'image de la nouvelle Guadeloupe, forte de l'union fraternelle de toutes ses ethnies.
Depuis que Victor Hugues était venu apporter le message humanitaire de la Convention, qui affranchissait les esclaves, un nouvel ordre s'était installé dans le pays. Les têtes de près de mille Békés avaient roulé dans le panier de la guillotine, laissant le pouvoir à une classe moyenne, composée essentiellement de Blancs et de Mulâtres. Pour que les Noirs participent activement à la défense de leur nouvelle patrie, il fallait leur donner des chefs dans lesquels ils puissent se reconnaître. Les Mulâtres avaient eu droit pendant trop longtemps à un traitement de faveur pour réunir spontanément les suffrages de tous les anciens esclaves, et, seules, parmi ceux-ci, les mauvaises têtes d'hier pouvaient sortir assez rapidement de l'engourdissement provoqué par la discipline de fer des plantations.
Lorsque Victor Hugues déclara la guerre aux États-Unis d'Amérique, il devint de plus en plus urgent de tirer les hommes les plus solides des plantations, pour constituer le gros des troupes révolutionnaires, en particulier pour les équipages des bateaux corsaires qui devaient aller sus à l'ennemi.
Modeste savait que, malheureusement, beaucoup de Noirs avaient été laissés dans les plantations, dont les productions étaient plus que jamais vitales pour l'économie de l'archipel. Au moins, espérait-il que la façon de les traiter avait radicalement changé et qu'ils percevaient clairement la différence entre leur état d'hommes et de femmes libres, d'aujourd'hui, et leur état d'esclaves, d'hier.
La lourde barque sortit rapidement de la passe de Sainte-Anne et entreprit d'affronter l'océan, dans la zone abritée par l'île de Marie-Galante. Son objectif était de rejoindre la pointe Sud, de l'île de Basse-Terre, pour aller s'embusquer près de la rivière des Galions, qui, comme son nom l'indique, permettait le ravitaillement en eau potable de la plupart des navires de passage dans ces parages. L'eau était le produit le plus rare dans presque toutes les îles environnantes. Les Saintes, encore occupées par les Anglais, Marie-Galante, la Désirade et même Grande-Terre. Les Anglais des Saintes étaient, eux-même, obligés de venir régulièrement s'approvisionner à la rivière des Galions, mais c'étaient plutôt les riches navires de commerce qui attiraient les corsaires vers le piège de la rivière.
Là, après avoir bien dissimulée la barque avec des palmes, il suffirait d'attendre, sans se faire voir, qu'un navire anglais, américain, danois, suédois ou espagnol, vienne mouiller l'ancre devant la rivière.
Avec leur grande barque, à demi-pontée, qui servait habituellement au cabotage entre les îles proches, nos corsaires ne pouvaient pas espérer attaquer un puissant navire en haute mer, même s'il s'agissait d'un paisible navire marchand. Seule une action rapide d'envahissement, menée de nuit par leurs hommes déterminés, leur donnait la chance d'obtenir un résultat favorable. Il faut dire que, la vaillance et la cruauté des corsaires guadeloupéens, terrorisaient tellement les victimes, qu'elles cédaient souvent sans combattre, dans l'espoir incertain de voir leurs vies sauvegardées.
Modeste, devait reconnaître que, ceux qu'il s'habituait progressivement à considérer comme ses frères de couleur, les anciens esclaves, joignaient à leur courage dans le combat, la violence sanguinaire des êtres simples que le siècle des raisons n'avait pas encore effleurés de son aile. Il sentait pourtant confusément que ses hommes primitifs étaient ses véritables frères, alors que les Blancs, qui lui avaient réservé une place en marge de leur société, en raison du fait qu'il avait un père qui était l'un des plus illustres des leurs, ne lui accorderaient jamais un statut à part entière.
--- Quand nous aurons pérennisé notre situation de Guadeloupe, libre et indépendante, il faudra instruire mes frères noirs, pour que leur liberté ne soit plus le fruit d'un simple décret, mais une réalité intangible. Pensa-t-il avec ferveur.
Portée par une légère houle de Sud-Est, qui avait permis de hisser les voiles, la barque approchait rapidement de son point d'atterrissage. La nuit tropicale était tombée depuis un moment, mais avec la clarté du ciel et la lumière de la lune, Modeste distinguait encore très clairement les détails de la côte.
Avant que le vent ait permis de hisser les voiles, malgré leur fierté mise à vif, la plupart des hommes blancs de l'équipage,avaient dû lever leurs avirons, pendant que les Noirs continuaient à souquer ferme. Il faut dire que leur chef naturel, Jannot, les surveillait du coin de l'œil et aucun d'entre eux n'aurait osé se reposer avant que celui-ci ne leur en ait donné l'autorisation. Pour Jannot, la situation n'était pas sans problème. Il se rendait bien compte qu'il demandait à ses frères de ramer au profit des Blancs, mais il sentait qu'il fallait passer par-dessus cette considération. Il était évident que ses robustes camarades étaient beaucoup plus aptes à l'effort que leurs nouveaux confrères blancs. Par contre, les Blancs et les Mulâtres avaient l'instruction et l'expérience, sans lesquelles il était impossible au groupe de mener à bien sa mission. Les Noirs auraient à donner davantage de sueur et de sang que les autres membres de la communauté, mais ce seraient eux qui en tireraient le plus d'avantages relatifs.
Encouragé par les prises réalisées par les corsaires, dont le nombre et la richesse s'accroissaient d'année en année, depuis le début des hostilités sur mer, en Vendémiaire de l'an 3, Modeste s'était mis en quête d'un bateau. La solide barque qu'il avait trouvée, n'était pas apte au combat en haute mer avec des navires plus rapides, mais convenait très bien pour un abordage nocturne, au mouillage, exploitant au mieux l'effet de surprise. Ensuite…
Le bateau, abandonné depuis quelques mois, était en assez mauvais état, les tarets ayant déjà fait beaucoup de dégâts dans les œuvres vives. L'équipage, dont le jeune capitaine avait déjà rassemblé la plupart des membres, entreprit les réparations. La barque était échouée sur le sable de la plage de Sainte-Anne. Elle avait longtemps servi à approvisionner les navires sucriers mouillés devant le bourg, mais ce trafic avait progressivement cessé au profit d'autres mouillages mieux protégés et mieux alimentés en matière première. Sainte-Anne, qui avait été pendant plusieurs siècle le premier port sucrier de la Guadeloupe, était entré dans une douce léthargie, qui allait durer longtemps encore.
La situation de Sainte-Anne, par rapport aux sources d'approvisionnement en bois, n'était pas très bonne. Il fallait aller chercher celui-ci sur les flancs boisés de l'île de Basse-Terre et l'amener en charrette jusqu'ici. Mais, Modeste n'avait pas eu le choix, le moindre bateau avait été remis à l'eau depuis que la fièvre corsaire s'était emparée des Guadeloupéens. Avec les premières prises, l'argent et l'or avaient recommencé à circuler dans les rues des villes, même dans celles de Sainte-Anne.
Avec quelques chargements de tronc de gommiers et d'acajou rouge, Marcel, le charpentier qui s'était enrôlé dans l'équipage avec ses deux anciens esclaves, qui ne l'avait pas quitté après avoir été affranchis, pu mener à bien ses travaux de rénovation. Il ne s'agissait pas de fignoler. La vieille barque, que l'on avait fièrement rebaptisé l'Insoumise, ne devait servir qu'à faire une première prise, ensuite, Modeste espérait bien pouvoir utiliser celle-ci comme bateau corsaire et abandonner la barque a d'autres audacieux.
Son équipage n'ayant pratiquement pas d'expérience maritime, Modeste avait privilégié l'utilisation des avirons sur les voiles, ce qui correspondait déjà à la vocation première de la barque.
Voilà l'Insoumise en embuscade dans la rivière même des Galions. La lune, avait rapidement été cachée par l'épaisse couverture de nuages qui s'était formée autour du sommet du volcan de la Soufrière. C'était le troisième jour que le bateau démâté passait sous son abris de branchages, en bordure du rivage, après le premier virage de la rivière au cours calme.
La chance semblait enfin vouloir sourire aux corsaires. En fin d'après-midi, une corvette avait pris son mouillage face à l'embouchure de la rivière. Immédiatement, une embarcation avait quitté le bord avec des tonneaux, pour une corvée d'approvisionnement en eau. La brusque tombée de la nuit tropicale étant proche, les marins de la corvette faisaient tout leur possible pour mener à bien le plus rapidement possible leur mission. Quelques instants plus tard, ils embouquaient le cours d'eau, avec l'intention évidente de le remonter afin de parvenir à une eau douce non mélangée avec celle de l'océan.
Les corsaires les attendaient et sautèrent sur eux dès qu'ils eurent dépassé le premier tournant. Les quatre hommes, surpris, n'eurent pas le temps de déceler la présence de la barque camouflée, leur erreur principale fut de passer trop près des palétuviers du bord, d'où jaillirent leurs assaillants. Au moment où les corsaires attaquaient, une flèche venait se planter dans le cou du sous-officier qui se tenait armé à l'avant de l'embarcation. Il n'eut pas le temps de faire usage de son arme avant de tomber à l'eau raide mort. Les trois autres, embarrassés par les rames, ne purent rien faire pour résister.
Malgré cette victoire acquise facilement et sans que l'équipage de la corvette ne soit prévenu du sort des hommes de la corvée d'eau, Modeste n'était pas complètement satisfait. Quelque chose ne collait pas dans le déroulement de l'incident. Pourquoi, ces marins, manifestement anglais, étaient-ils venus à terre de façon aussi insouciante ? Un seul homme armé, comme garde sur une chaloupe qui s'aventurait sur le territoire même des dangereux Guadeloupéens, lui semblait être une anomalie. Il secoua son inquiétude et s'intéressa à la suite des événements.
Le crépuscule était déjà là, ce qui provoquait un autre sujet d'étonnement pour Modeste : pourquoi cette hâte des Anglais, alors qu'ils auraient pu attendre le matin pour mettre leur chaloupe à la mer, en profitant de toute la clarté d'une belle journée ensoleillé ?
En attendant, ces erreurs successives, commises par leurs ennemis, devaient être mises à profit de la meilleure façon. Déjà, tous les corsaires s'activaient pour dégager leur barque de sa couverture végétale. Dès que la nuit serait noire, la chaloupe retournerait à bord de la corvette, avec quatre corsaires en lieu et place des marins anglais. La barque se tiendrait prête à intervenir avant que l'équipage du navire ait pu déceler la substitution. Tous les hommes de Modeste mettaient les avirons à l'eau et se préparaient à faire foncer leur lourde embarcation sur leur victime mouiller à moins d'un demi-mille nautique de son emplacement actuel. Le capitaine calcula qu'il leur faudrait environ trois minutes pour engager le combat avec l'ennemi, ce qui ne devait pas laisser le temps, à celui-ci, d'utiliser un canon ou des armes lourdes.
Lorsque les Anglais, restés à leur bord, virent la chaloupe revenir avec un fanal éclairé en poupe, ils ne furent pas exagérément surpris du retard pris par leur corvée. Le sous-officier responsable avait dû pousser un peu trop loin sa quête d'une eau vraiment pure. Éblouis pas la lumière du fanal, qui n'éclairait que vers l'avant, ils ne purent pas identifier les hommes présents sur l'embarcation, mais n'avaient aucune raison d'avoir des doutes. Quand la sentinelle de la corvette demanda machinalement le mot de passe aux arrivants, le rire qui lui parvint en écho ne la troubla pas outre mesure. Effectivement, qui pouvait demander l'accès à bord, si ce n'étaient les hommes partis moins d'une heure plus tôt en corvée d'eau ?
Quand le doute s'insinua dans l'esprit de la sentinelle, il était déjà trop tard, une flèche était venue se ficher dans sa poitrine. Avant que le branle-bas de combat ne soit donné à bord de la corvette, les quatre corsaires de la chaloupe étaient déjà à bord et faisaient feu de toutes leurs armes. Quelques instants plus tard, la barque abordait également le navire à l'ancre et tout l'équipage corsaire envahissait son pont.
La victoire avait été facile, trop facile sans doute pour l'esprit inquiet de Modeste. Pendant que ses hommes se réjouissaient sans réserve, en faisant circuler des bouteilles de rhum, lui se demandait toujours où était l'erreur. Comment ces Anglais avaient-ils pu être aussi imprudents ?
Jannot, s'apercevant du trouble de son capitaine, vint le voir pour lui demander quel était son sujet d'inquiétude.
--- La mariée est trop belle, lui répondit Modeste. Cela m'inquiète.
Avant que l'ancien esclave ait pu le rassurer, Modeste fit une grimace d'horreur en désignant un secteur de la mer, qu'une avancée de la côte dissimulait à leur vue quand ils étaient encore dans la rivière : une magnifique frégate de guerre y avait pris son mouillage à quelques encablures de la corvette, sans que les corsaires n'aient pu la voir arriver. Les deux hommes comprirent, en même temps, que la tombée de la nuit et la concentration qu'ils avaient accordée exclusivement à leur proie, étaient les causes de cette énorme bévue.
Modeste éclata soudain d'un rire nerveux, qui laissa Jannot perplexe.
--- Je comprends enfin pourquoi les Anglais de la corvette ont été aussi imprudents, ils n'imaginaient pas que des corsaires débutants allaient s'en prendre à eux, alors qu'ils bénéficiaient d'un si redoutable voisinage.
L'expression " corsaires débutants " déclencha l'hilarité de Jannot, qui fut bientôt, lui-aussi, plié en deux par un fou rire.
Lorsque d'autres hommes s'approchèrent d'eux pour leur demander la cause de cet accès de joie soudaine, les deux hommes ne purent que leur indiquer la direction de leur voisin qui, tous les sabords levés, les menaçait à présent avec la quarantaine de bouches à feu de son tribord. Pour une fois, le fou rire ne fut pas contagieux.
--- Alors, Capitaine, que fait-on à présent ?
--- On lève gentiment les bras, mon bon Jannot, en espérant que ces Anglais n'aient pas envie d'essayer leurs canons sur nous. Avec une trentaine d'hommes, on peut attaquer une corvette marchande, mais pas une frégate de guerre. Peut-être aurait-il fallu égorger un peu moins de leurs confrères à bord de la corvette, cela risque de les indisposer !…
Embarqués, comme prisonniers, sur la frégate qui les conduisit jusqu'aux Saintes, nos corsaires furent transférés sur un navire de moindre taille, en partance pour une île anglaise moins privée d'eau que le minuscule archipel peuplé de Normands et de Bretons.
L'amirauté britannique fit savoir au gouvernement de la Guadeloupe, que les prisonniers de couleur, Mulâtres compris, seraient rendus à leur état initial d'esclaves dans des plantations de leurs dépendances. Ce qui était la pire façon de traiter des prisonniers de guerre.
Victor Hugues, au reçu de ce message, entrera dans l'une des violentes colères, dont il était coutumier. Il dictera aussitôt une lettre de réponse, dans laquelle il annoncera que, si ses hommes de couleurs, affranchis par la Révolution, étaient traités comme des esclaves, chaque Anglais, blanc de pure race, capturé, serait vendu comme esclave dans les plantations de la Guadeloupe ou de ses dépendances.
Le choc provoqué par cette déclaration sera tel, que les Anglais annonceront très vite qu'ils révisaient leur position et que tous les Guadeloupéens capturés, quelle que soit la couleur de leur peau, seraient considérés comme des prisonniers de guerre, s'ils étaient pris en situation régulière.
En situation régulière, Modeste et ses hommes l'étaient, grâce aux lettres de marque que leur avait délivrés leur gouvernement, mais la réponse de Victor Hugues n'était pas encore parvenue aux Anglais. Ce qui commença à inquiéter particulièrement le lieutenant, ce fut lorsqu'il se rendit compte de la discrimination qu'exerçaient, ceux-ci, entre les corsaires de couleurs de peaux différentes. Sa mise aux fers, avec ses hommes noirs, lui fit penser à la traite des esclaves. Il comprit très vite que cela n'était pas une sinistre farce que leur faisait leurs gardiens, mais une indication précise sur le sort qui les attendait au bout du voyage.
Cette révélation eut le don de le faire sortir de la léthargie, dans laquelle l'avait plongé la découverte de la frégate presque bord à bord avec la prise que ses hommes venaient de conquérir.
Prisonnier de guerre, d'accord, mais esclave, jamais ! Plutôt la mort !
Mais que faire lorsque l'on est enchaîné au fond d'une cale de navire ?
La solution à cet épineux problème vint, fort à propos et par le plus grand des hasards, dès le lendemain. Au cours de la promenade journalière, que le capitaine du navire "négrier" accordait aux hommes de couleur. Pendant que ceux-ci tournaient en rond sur le pont central, en file indienne, un incident se produisit. L'homme de barre, qui n'était plus très jeune et qui était très corpulent, eut soudain un malaise, sans doute une crise cardiaque. Encouragés par la passivité de leurs prisonniers, qui était toujours munis de chaîne aux poignets et aux chevilles, les deux gardes armés qui les surveillaient, se précipitèrent au secours du malade. En une fraction de seconde, Modeste, vit que c'était une occasion inespérée et qui ne se renouvellerait peut-être jamais plus.
Autour d'eux, seuls quelques marins, occupés à diverses taches, ne prêtaient aucune attention à leur groupe. En moins de temps qu'il faut pour le dire, il se retrouva avec la chaîne qui reliait ses poignets autour du cou de l'un des gardes. Pendant qu'il serrait avec toute son énergie, il regarda le second gardien et s'aperçut que Jannot était en train de lui faire subir le même sort. Il ne saura jamais qui des deux avait commencé la strangulation le premier, de lui ou du colosse noir. Ce qui est certain c'est que ce dernier se débarrassa de sa victime, proprement étranglée, bien avant que lui puisse le faire.
Leurs chaînes étant assez longue pour permettre aux deux hommes de se saisir des armes à feu que les gardiens avaient laissées choir, ils s'empressèrent de faire. Sans qu'ils aient eu à donner le moindre ordre, plusieurs Noirs s'étaient précipités sur les marins occupés à proximité d'eux, qui passèrent par-dessus bord en quelques instants.
Modeste se rendit alors compte combien l'habitude des chaînes rendait les anciens esclaves habiles et agiles avec elles. Ils n'étaient pratiquement pas ralentis dans leurs actions, même s'ils devaient adopter de curieuses attitudes adaptées à leurs liens.
Avec une rage désespérée, les anciens esclaves et les Mulâtres se ruèrent à l'intérieur du bateau, utilisant leurs chaînes comme des armes meurtrières. Ils purent bientôt se pourvoir en armes, plus dangereuses encore, en attaquant, sous la protection des tirs de leurs chefs, l'armurerie du bord. En rien de temps, les marins du navire marchand, qui n'étaient pas vraiment préparés à subir un tel assaut, furent décimés par les mutins, bientôt rejoins par les Blancs de leur équipage, puis débarrassés de leurs chaînes.
Modeste était à nouveau capitaine d'un navire corsaire, une splendide corvette, rebaptisée à la hâte "l'Insoumise". Le bateau était peu armée, mais solide et vaillant. Leur voyage de retour en Guadeloupe allait leur permettre d'apprendre à mieux maîtriser le gréement de leur nouveau navire. Pour ce qui était de la navigation, le capitaine Modeste, anciennement lieutenant de l'armée révolutionnaire, en avait quelques rudiments et, d'ailleurs, dans le merveilleux arc antillais, on ne perd jamais bien longtemps une terre des yeux.
La matière historique de ce récit est parfaitement exacte, même si certains exploits ont été attribués à d'autres personnes qu'à celles qui les ont réalisés.
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