LE GALION

Paul MOMBELLI



Ce récit est la transcription fidèle d'un chapitre du roman historique : "Fartas, le dernier roi d'Alger".
L'objectif de cette transcription est de mettre à disposition des lecteurs, qui manqueraient de temps ou que l'abord du volumineux roman pourrait rebuter, un récit maritime facile d'accès.



Dans le ciel courraient de gros nuages noirs, chassés par le Vent d'Est qui était violent en altitude et se renforçait à la surface de l'eau de minute en minute. La mer s'était rapidement formée et des crêtes blanches déferlaient à présent au sommet des vagues grises. À l'approche du grain, j'avais donné l'ordre de réduire la voilure. Depuis, nous fuyions sous voile de cape pour chercher refuge à l'abri d'une côte.
Il y avait longtemps déjà que nous avions laissé l'Estérel à tribord. Quand nous avions longé ces monts de porphyre rouge, leurs sommets arrondis se découpaient encore admirablement sur l'azur du ciel et leurs assises, baignant alors dans une mer d'un bleu profond, étaient ourlées par la frange blanche d'un léger ressac. Le vieux massif ressemblait ainsi à un troupeau de buffles immenses et paisibles, dont les toisons vertes et bouclées dissimulaient mal le rugueux cuir rouge, accroupis dans l'eau pour ruminer.
Et puis le temps s'était rapidement gâté. Avec l'apparition du Vent d'Est, annonciateur de pluie mais aussi de tempêtes, la situation s'était rapidement dégradée. Il n'était plus question, à présent, d'admirer le paysage, pourtant toujours fort beau, qui défilait sous nos yeux.
Un chapelet d'îles se présenta devant nous, c'étaient les îles d'Hyères. Bien que nous fussions en bordure d'une côte provençale, donc théoriquement d'une côte amie, j'hésitais à m'approcher du rivage du continent. Une île, de petites dimensions de préférence, faisait mieux notre affaire. Les sujets du roi de France étaient censés être nos alliés, mais je n'étais pas certain qu'ils en soient tous bien convaincus. Notre bateau, de petite taille, pouvait très bien être attaqué par des pirates. Les Provençaux sont des marins turbulents qui souvent se transforment en pirates occasionnels. Contraints à chercher refuge dans une crique abritée, nous pouvions attiser la convoitise de la population locale.
Nous vivions une époque difficile, l'Europe entière était enflammée par de multiples conflits qui engendraient beaucoup de désordres. Aucun chemin terrestre n'était sûr, aucun rivage maritime n'était sans risque. Dans ces conditions, des chasseurs, comme nous, pouvaient brutalement être transformés en gibiers. Le monde des humains est semblable à celui des poissons, chez lesquels un carnassiers trouve toujours un carnassier plus gros que lui pour le dévorer.
Des trois îles qui s'offraient à nous, je choisis celle du milieu, la plus petite, Port-Cros. Mon portulan m'indiquait qu'un mouillage, à l'Ouest de l'île, devait constituer un excellent abri contre le Vent d'Est. Il est également défendu contre le vent d'Ouest, le puissant Mistral, mais de façon plus sommaire. L'îlot du Bagot, qui protège son entrée de ce côté, n'est qu'un rocher trop bas pour arrêter complètement la fureur du vent provençal. Mais, aujourd'hui, c'était l'Est qui régnait en maître et l'asile était parfait.
Dès que nous eûmes embouqué le chenal qui conduit au mouillage, nous découvrîmes que celui-ci était déjà occupé par un galion dont le pavillon ne laissait aucun doute sur la nationalité espagnole. Son capitaine, surpris par le coup de vent devant une côte ennemie, avait dû tenir le même raisonnement que moi et choisir la même option.

Une heureuse surprise !


À partir de l'instant où nous vîmes le navire, une course de vitesse s'engagea entre son équipage, au repos, et nous, qui arrivions du large, encore tendus par les difficultés d'une navigation sous vent fort. Sans hésiter une seconde, je commandais l'abordage du bâtiment ancré dans la baie. Il fallait faire vite, parce que bien qu'il ne fût pas un navire de guerre, le galion pouvait disposer de quelques pièces d'artillerie et son équipage était beaucoup plus nombreux que le nôtre. L'aire acquise sous bon vent arrière aidant, nous tombâmes, telle une tornade, sur des hommes dont l'attention s'était relâchée. Une partie importante d'entre eux avait d'ailleurs quitté leur bord pour effectuer une visite à terre. Mal renseignés, ils avaient cru que l'on pouvait trouver de l'eau sur l'île et cherchaient à remplir leurs tonnelets du précieux breuvage.
Malgré la hauteur importante du franc-bord de notre victime, nous n'eûmes aucun mal à prendre pied sur son pont, mal défendu par quelques soldats partiellement équipés de leurs harnachements guerriers et commandés par un seul sous-officier.
Au moment où nous étions apparus dans la passe, un groupe de marins et de soldats musardaient sur la plage, devant les quelques maisons qui constituent le petit village de pêcheurs de Port-Cros. En nous voyant, ils se ruèrent sur l'une des embarcations qui étaient tirées sur le sable, pour tenter de rejoindre leur bord avant que nous y parvenions nous-mêmes. Malheureusement pour eux, notre attaque avait été si rapide et si efficace que nous étions déjà maîtres du vaisseau quand ils parvinrent à proximité de celui-ci. Il faut dire que le galion, dont le tirant d'eau était important, s'était immobilisé à l'entrée de la baie dont les fonds deviennent rapidement médiocres près du bord. Cette position avait raccourci notre approche et allongé considérablement le retour de nos vaillants rameurs. En voyant apparaître nos silhouettes derrière le bastingage au vent, ils firent demi-tour et à force de rames tentèrent de rejoindre le rivage.
Deux fauconneaux armaient la proue du bâtiment conquis. En riant et en se défiant mutuellement, deux groupes de corsaires s'empressèrent de mettre en œuvre les petits canons, pour essayer leur adresse sur la cible lourdement chargée qui remontait péniblement au vent. Après avoir trouvé le matériel nécessaire au chargement des pièces et effectué celui-ci, les deux parties furent rapidement prêtes à l'affrontement. Le premier coup, tiré par l'équipe de bâbord, fut le bon. Il détruisit le safran de la barque et fit craquer le bois de sa poupe. L'eau devait pénétrer rapidement à bord, car le canot surchargé commença immédiatement à s'enfoncer dangereusement. Les Espagnols embarqués poussèrent des cris de frayeur, auxquels répondirent les huées et les rires de mes compagnons. Un deuxième coup, tiré par la seconde équipe, manqua de peu la cible, mais aspergea copieusement ses occupants, provoquant de nouveaux cris et de nouvelles salves de rires et d'insultes. Voyant que l'embarcation allait sombrer avant d'atteindre le sable de la plage, pourtant proche d'elle, je donnais l'ordre à la première équipe, qui avait déjà rechargé sa pièce, de détruire la seconde embarcation qui avait été tirée au sec sur la plage. Cela fut fait du premier coup. Je battis alors le rappel de mes hommes, qui abandonnèrent leur jeu cruel à contrecoeur et se rassemblèrent autour de moi.
Contrairement aux bateaux de guerre qui, en Méditerranée, sont tous conçus sur le modèle de la galère, avec une coque plate et à peine pontée, les navires marchands bénéficient d'un volume intérieur très important. Celui que nous venions de capturer était de bonne taille et son ventre était étonnamment rebondi. Une partie de mes corsaires se rua dans les entrailles géantes, pendant que d'autres exécutaient les tâches que je leur avais confiées. En particulier, j'envoyais deux hommes sur une chaloupe, pour prendre pied sur l'îlot du Bagot et y établir un poste d'observation. Je voulais éviter de subir la même mésaventure que les Espagnols, si un autre navire ennemi cherchait refuge dans l'abri de Port-Cros.

Soudain, des bruits me parvinrent de l'intérieur du galion, un mélange de ricanements d'hommes, de vociférations enfantines et de cris de femmes. Quelques instants plus tard, un groupe disparate jaillit sur le pont. Trois corsaires étaient aux prises avec un enfant de sexe masculin, qui se débattait comme un petit diable, et avec une très jeune femme, qui tentait de repousser les attouchements impudiques de l'un d'entre eux. Les deux autres marins avaient fort à faire avec le garçonnet, qu'ils tentaient de maîtriser sans violence excessive. Manifestement, l'enfant se posait en défenseur de la jeune fille qui devait être sa sœur aînée. Le comportement de l'homme qui s'occupait de celle-ci me déplut immédiatement. Il n'était pas habituel, à mon bord, qu'une femme soit molestée comme il était en train de le faire. Je grimaçais en pensant que j'avais engagé cet homme uniquement pour satisfaire les requêtes pressantes de mon quartier-maître, dont il était un ami d'enfance, alors que, dès le premier regard, cet individu m'avait rebuté. Je n'avais pas encore appris, à l'époque, qu'il ne fallait jamais faire de concession avec ses exigences fondamentales, même pour satisfaire un compagnon sympathique et dévoué.
J'intervins en lançant un ordre bref. Les deux premiers corsaires lâchèrent immédiatement l'enfant, qui se rua sur le troisième qui tenait toujours sa sœur collée contre lui. L'homme chassa son frêle agresseur d'un revers de main, l'envoyant rouler sur le pont, ce qui amusa beaucoup tous ceux qui assistaient à la scène.
Le corsaire interpellé se tourna vers moi et, sans lâcher sa proie qu'il tenait étroitement serrée contre lui par ses deux mains agrippées à ses charmes juvéniles, me défia insolemment du regard. Je me rendis compte que cet imbécile pouvait devenir dangereux sous l'effet de l'excitation. Manin, mon fidèle second qui me suivait depuis le début de mon équipée, se glissa discrètement derrière le forcené avec un fort coutelas à la main, prêt à lui trancher la gorge sur un signe de ma part.
Après avoir regardé chacun des autres corsaires présents sur le pont et constaté qu'ils formaient un front uni contre lui - non parce qu'ils se préoccupaient particulièrement du sort de la jeune Espagnole, mais parce qu'ils n'admettaient pas que l'un d'entre eux puisse contester mon autorité - l'homme abandonna sa proie à contrecoeur, avec un rire veule destiné à donner le change sur ses intentions premières et à éviter de perdre la face devant ses camarades de combat. Je venais de me faire un ennemi dangereux, mais je n'avais pas l'intention de lui laisser l'opportunité de me nuire.
La jeune fille rajusta comme elle le put sa toilette, avant d'embrasser fiévreusement son frère qui s'était blotti contre elle. Après de brèves effusions, elle se plaça près de lui en posant une main protectrice sur son épaule. Je ne pus m'empêcher d'être ému par la détresse de ces deux êtres faibles, qui tentaient de se protéger mutuellement, alors qu'aucun d'eux n'avait la force de se garder lui-même. En regardant mieux la jeune femme, dont la pâleur était encore extrême, je compris pourquoi j'étais aussi ému. Sans lui ressembler formellement, elle avait la même beauté lumineuse que celle qui habitait toujours mon esprit depuis que j'avais appris la nouvelle de sa fin tragique. Malgré sa blondeur, elle avait les mêmes yeux de braise que la fougueuse Dolorès. Son frère, par contre, était brun et la vivacité de son visage faisait également contraste avec la douceur effrayée de celui de sa sœur. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser aux similitudes qui apparaissaient clairement entre la destinée de cette jeune fille et celle de la jeune Castillane, qui devait avoir à peu près le même âge quand elle fut capturée par Pacha Raïs. Soudain, il devint évident que je n'accepterais jamais que cette jeune personne ait le même destin tragique que celle dont l'image était gravée à jamais dans mon cœur.
Sans doute pour créer une diversion, Manin affirma joyeusement :
Tous les corsaires approuvèrent vivement les propos du patron. Ce mauvais coup de Vent d'Est avait eu des effets miraculeux sur le bilan de notre course.
Avec un rire gras, Thomas évoquait, d'un air entendu, le sort qui attendait naturellement la tendre jeune fille, mais également le mignon garçonnet, s'ils étaient rachetés l'un et l'autre par des Turcs libidineux, ce qui était fort possible à Alger ou ailleurs dans l'empire ottoman. La présence des soldats, à bord du galion, laissait pourtant penser que le frère et la sœur étaient de nobles extractions et pouvaient nous rapporter une forte rançon, mais le sale individu avait cherché délibérément à évoquer la solution qu'il savait être celle qui me répugnait le plus. J'eus, effectivement, un haut-le-cœur et je m'empressais de proclamer, avant que mes hommes commencent à fantasmer sur la valeur de notre prise :
Tous les yeux se tournèrent à nouveau vers moi, et je sentis qu'à l'exception de Manin, qui accepterait tous mes ordres sans discussion, les autres désapprouvaient ma prise de position qui les privait d'un supplément de revenu non négligeable.
Thomas observait, avec un sourire goguenard, l'effet de sa déclaration sur moi. Il savait avoir touché un point faible de mon organisation. Depuis mes premiers succès, j'avais exigé de naviguer sans secrétaire à bord pour tenir la comptabilité des armateurs. J'avais argué que la présence d'un homme inutile, sur une fuste, était une absurdité et qu'elle nuisait considérablement à l'efficacité de nos actions. Je m'étais proposé pour tenir moi-même le livre de bord. Cette procédure n'était pas habituelle, mais elle fut quand même acceptée, bien qu'à contrecoeur, car je jouissais d'une réputation d'intégrité et d'efficacité qui prêchait en ma faveur. Je tenais essentiellement à cette disposition, qui me permettait d'être réellement libre de mes actes, sans avoir à rendre compte, à chaque instant, de mes décisions aux financiers qui m'observeraient à travers les yeux du secrétaire.
Ce chantage déguisé, joint à l'horreur qui s'était emparée de mon esprit à la pensée du sort qui attendait les deux jeunes victimes si j'acceptais de les vendre au marché du Badestan, fit naître en moi une violence soudaine et incontrôlable. Alors que ses traits portaient encore la trace du sourire fielleux qu'elle affichait quelques instants au paravent, la tête de Thomas roula soudain sur le sol.
Le frère et la sœur hurlèrent de terreur en regardant le corps décapité, qui était encore agité par des soubresauts, s'effondrer lourdement devant eux. Les corsaires firent un pas en arrière pour éviter les flots de sang qui avaient jailli sur le pont. Moi, je restais planté là, immobile malgré les éclaboussures, un cimeterre sanglant à la main. C'était la deuxième fois que je tuais un homme sur un coup de colère.

La décapitation.


En voyant Manin prendre place, avec un pistolet à percussion dans chaque main, sur une position stratégique à partir de laquelle il pouvait surveiller l'ensemble des hommes d'équipage qui avaient assisté à la scène, je réalisais que mon geste pouvait déclencher une violente réaction de ceux qui étaient présents. Je venais de commettre un abus de pouvoir caractérisé, dont les conséquences pouvaient être plus sérieuses que ne l'avaient été celles qui avaient découlé du meurtre que j'avais perpétré en étant esclave. Non seulement, tuer un autre Musulman est toujours considéré comme un acte très grave dans l'empire ottoman, mais le fait de tuer un homme d'équipage, placé sous sa responsabilité, est une circonstance aggravante. Tout dépendait à présent de la réaction des autres corsaires. Ils pouvaient accepter mon coup de colère et par là le justifier, ou ils pouvaient le rejeter et me destituer de mon commandement. Dans ce cas, le pire était à craindre.
La solution préconisée implicitement par Manin, pour répondre au second cas de figure, ne me souriait pas. Je ne voulais pas faire le coup de feu contre mes hommes pour me dégager, au risque d'en tuer plusieurs autres ; fuir les barbaresques pour entrer en piraterie, avec ceux qui voudraient éventuellement me suivre ; abandonner l'organisation bien structurée des états barbaresques pour courir l'aventure désordonnée des pirates, sans port d'attache fixe...
Non, assez de violence ! Assez de meurtre pour aujourd'hui ! Ce Thomas était une ordure, mais les autres corsaires qui étaient à mon bord étaient des types bien, que j'avais choisis et qui avaient partagé avec moi de nombreuses aventures. Je devais me sortir de ce mauvais pas sans nouvelle effusion de sang. Pour éviter d'avoir à me défendre, je devais attaquer, passer en force, mais sans violence physique.
Ces réflexions ne m'avaient pris que quelques secondes, pendant lesquelles les autres barbaresques étaient toujours sous le choc de l'événement brutal qu'ils venaient de vivre. Avec le maximum d'autorité dont j'étais capable, je proclamais d'une voix haute et assurée :
La désobéissance à un ordre justifiait une punition sévère, pouvant aller jusqu'à la mort. Mais, dans le cas présent, personne n'était dupe du fait que Thomas n'avait pas réellement désobéi. Il n'avait fait que contester l'une de mes décisions, ce qui était le droit de ces hommes libres. Je ne pouvais pas m'embarrasser de telles finesses et avec un calme apparent inébranlable, je dévisageais chacun des hommes présents, à tour de rôle. Chacun d'eux baissa les yeux en silence, se soumettant ainsi à mon coup de force. Avant que je parvienne au quartier-maître, l'ami de la victime qui attendait son tour en silence, un homme, que j'avais envoyé en mission dans la cale du galion, avant l'incident, et qui n'avait donc pas assisté au drame, déboucha au grand air et s'exclama en découvrant le cadavre et sa tête.
Le quartier-maître avait répondu avec calme au nouvel arrivant, signifiant à tous que l'incident était clos. Les hommes se séparèrent, têtes basses, pour entreprendre le transfert des valeurs les plus intéressantes des cales du galion vers notre bord, notre prise étant trop volumineuse pour que nous puissions la remorquer sans courir de risques démesurés pour notre sécurité. Cette intervention avait permis au quartier-maître d'éviter mon regard, mais j'étais convaincu qu'il pensait ce qu'il avait dit, sans arrière-pensée.

Je désignais six hommes pour reconduire les deux jeunes gens sur la plage, avec le reste des Espagnols qui n'avaient pas été tués lors de l'engagement. Ils pouvaient récupérer leur vaisseau après notre départ, avec l'aide des hommes qui étaient restés à terre et en utilisant la barque d'un pêcheur autochtone. Mes hommes s'exécutèrent sans dire un mot, j'eus la certitude que j'avais gagné la partie et qu'aucun d'eux n'oserait se plaindre et porter l'affaire devant la taïfa des raïs. Pourtant, je me sentais très mal dans ma peau, car j'avais conscience que cette victoire marquait la fin d'une époque heureuse pendant laquelle j'avais fait corps avec mon équipage, ce groupe d'hommes auquel j'étais lié jusque-là par une confiance réciproque. À présent, j'étais devenu le chef de la meute qui s'était imposé par la force aux autres loups. Ils allaient m'obéir silencieusement, mais un fossé s'était ouvert entre nous, m'isolant dans la solitude du chef. Le quartier-maître l'avait dit, désormais ils garderaient leurs distances par rapport à moi. Je compris qu'il était temps d'abandonner la fuste pour prendre le commandement d'un bateau plus important, une galiote peut-être. Je sentis aussi que je n'accepterais jamais plus de solliciter un armateur. Je serai dorénavant mon propre armateur, avec l'argent que j'avais accumulé, n'ayant pas eu le goût de le dépenser pour autre chose que pour acquérir quelques vêtements de bon aloi. Ma liberté ne devait plus dépendre du bon vouloir de quelques financiers.
Cette belle décision allait être contrariée par les événements qui suivirent et qui m'empêchèrent de mettre mon projet, de conquête d'une plus grande autonomie, à exécution.

Les deux jeunes Espagnols s'apprêtaient à quitter le bord, encore choqués par la scène violente à laquelle ils venaient d'assister. Je voyais dans leurs yeux qu'ils me considéraient comme un monstre sanguinaire, moi qui avais tué pour leur éviter une fin odieuse. Au passage, j'arrêtais la jeune fille et lui caressais subrepticement une joue. Elle eut d'abord un sursaut de peur instinctif, puis, se ravisant, ébaucha un pâle sourire. Nos yeux se croisèrent et j'eus le plaisir de constater que malgré la peur qui l'habitait toujours, elle était consciente de me devoir sa liberté et son honneur. Je lui adressais la parole en Espagnol.
Elle s'était immobilisée devant moi et semblait hésiter à ajouter quelque chose. Son jeune frère cherchait désespérément à la faire avancer vers l'échelle de coupée qui les conduirait à la barque salvatrice.
Moi non plus je ne t'oublierai jamais, petite Dolorès. Que tu sois blonde, que tu t'appelles Isabel, importent peu. Ton souvenir sera toujours lié, dans ma mémoire, à celui de la charmante Castillane qui a ouvert mon esprit au Monde et mon cœur à l'Amour.
Alors que mon bateau reprenait la mer en direction du sud, laissant à Manin la charge de diriger la manoeuvre, je vins m'accouder au bastingage de la proue. Des pensées désordonnées se bousculaient dans mon esprit. Une question surtout me harcelait : était-ce bien pour sauver ces deux jeunes gens que j'avais abattu l'odieux Thomas ? Ne l'avais-je pas plutôt fait parce qu'il s'opposait à mes désirs de liberté ? La réponse à cette interrogation n'était pas sans conséquences. Si la première hypothèse était la bonne, mon acte serait magnifié car il était sous-tendu par un sentiment de générosité. Si c'était la seconde qui était vraie, mon geste ne serait plus qu'un crime odieux, provoqué par un simple accès d'égoïsme. Jamais je n'ai pu donner une réponse définitive à cette angoissante question.
Mon premier meurtre s'était achevé par un jugement qui avait clos mes débats de conscience : si un tribunal avait estimé que je n'étais pas coupable, pourquoi me serais-je soucié de remettre en cause sa décision ? Mon second meurtre, par contre, n'avait pas été sanctionné par un jugement. J'avais imposé à mes hommes mon point de vue, sans leur laisser l'opportunité de s'exprimer. Je portais seul le poids de mon acte. Bien que vivant une existence violente, qui me conduisait à blesser et à tuer des hommes fréquemment, je conservais une conscience aiguë de l'honneur et je désirais avant tout me comporter comme un corsaire, c'est-à-dire comme un soldat qui se bat pour la patrie qu'il a librement choisie, et pas comme un pirate sans foi ni loi, ce qu'avaient malheureusement trop souvent tendance à faire les renégats qui m'entouraient à Alger. Cette mésaventure devait laisser en moi une trace douloureuse qui fut très longue à cicatriser.

Après avoir respecté pendant quelques heures ma solitude, Manin s'approcha de moi en souriant et déclara, à voix basse :
Il n'y avait, ni dans sa voix, ni dans son attitude, quelque chose qui pouvait me faire penser qu'il désapprouvait mon comportement.
Heureux Manin, qui me vouait une admiration et une amitié sans faille, et qui me suivait dans toutes mes décisions sans état d'âme, alors que je commençais à me demander si je n'étais pas un monstre. Pour lui, tout était simple : je marchais devant et il me suivait sans hésiter. Pour moi, tout se compliquait de plus en plus : j'avançais et tout s'assombrissait devant moi, j'avais de plus en plus de difficulté à discerner le bien du mal.
J'avais tant vu de choses troublantes, au cours de ces dernières années : des Chrétiens qui se comportaient comme des barbares ; des Musulmans qui pratiquaient la charité chrétienne ; des braves gens qui en réduisaient d'autres en esclavage sans motivation politique ou religieuse, simplement par l'effet du hasard qui avait placé les uns sur la route des autres. Ainsi, alors que les Français étaient nos alliés et qu'il nous était recommandé de leur prêter main forte, si nécessaire, de ne pas attenter à leur vie, de respecter leurs biens, de saluer leurs vaisseaux chaque fois qu'ils croisaient notre route, des esclaves d'origine française étaient détenus à Alger et personne ne pensait à les libérer spontanément. Ils avaient sans doute été fait prisonnier à une époque où nos rapports avec leur pays n'étaient pas les mêmes, mais il me semblait évident qu'ils devaient profiter des nouvelles dispositions prises par nos chefs. Pourtant, personne ne semblait penser ainsi, ni dans notre camp, ni dans le leur. Et si de pieuses missions françaises se mettaient en place pour tenter de racheter la liberté de leurs compatriotes, c'est en négociant aux mêmes cours que le faisaient les intermédiaires Juifs pour d'autres nationalités. L'homme semblait être, pour tous, un bien comme un autre, qui peut devenir la propriété inaliénable d'un autre homme, sans que la morale y trouve à redire.
Comme les préceptes dans lesquels ma mère m'avait élevé étaient loin à présent ! Alors qu'elle avait essayé de m'inculquer l'amour de mes semblables, je découvrais un monde où l'homme est un loup pour l'homme. Un monde dans lequel les mécréants musulmans, qu'elle m'avait appris à craindre et à maudire, se montraient le plus souvent meilleurs et plus respectueux de la dignité humaine que ceux qui professent le respect des évangiles.

J'eus l'occasion de faire de nouveau escale à Port-Cros, quelques années plus tard, dans des conditions moins dramatiques. Je pus alors débarquer et faire une promenade à pied sur les chemins parfumés par les plantes aromatiques de l'île. C'était au cours d'une belle journée ensoleillée de fin de printemps, quand la nature méditerranéenne exprime toutes ses senteurs et magnifie les couleurs des fleurs et des feuillages. L'île est traversée par quelques sentiers, que seuls les piétons et les petits ânes gris peuvent emprunter. En les parcourant, on n'est jamais loin de la mer, dont le bruit du ressac et les effluves iodés sont toujours présents. À chaque détour de chemin, elle laisse soudain apparaître, dans les trouées des branchages, des lambeaux de son manteau bleu-roi qu'effiloche le vert des frondaisons.
Dans la moite chaleur diffusée par l'ombre légère des pins maritimes, je me pris à rêver d'une retraite dans ce lieu paradisiaque, que seules les attaques des taons - attirés par les animaux - peuvent troubler. Abandonner la vie trépidante que je mène ; rompre le cercle infernal qui me conduit à la conquête sans fin de la richesse et de la gloire, pour vivre simplement dans cette nature préservée ; reprendre le métier de pêcheur pour gagner ma subsistance ; j'avoue que ces idées me vinrent à l'esprit un instant. Un instant de faiblesse vite envolé quand je foulais à nouveau le pont de mon navire, en m'ébrouant comme si je me libérais enfin du sommeil hypnotique dans lequel m'avait plongé le chant perfide d'une sirène.
Oui, décidément, ma véritable place était bien sur le pont d'une galiote, dans un tourbillon d'aventures sans cesse renouvelées.


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