La libre littérature française des Amériques





LES YEUX SANS VISAGE




Ensorceleuse, féerique, extraordinaire, accueillante, magnifique ! Ce sont bien les termes que l'on utilise souvent pour qualifier l'Algérie que nul ne peut contester, à l'évidence, être un beau pays !
En foulant son sol pour la première fois et en humant son air, en jetant un regard furtif sur ses paysages pittoresques, en se mêlant à sa population, le visiteur envoûté, subjugué, enivré, est condamné au feu éternel, à ce feu qui consume le corps et l'âme parce qu'il sent une emprise forte, mystérieuse, incommensurable, qui le pousse inexorablement vers le désir de vouloir revoir cette contrée enchanteresse, sitôt qu'il l'a quittée, car elle est comme cette femme, d'une superbe beauté, sensuelle, aimante, généreuse dont on se croit un droit, sinon un devoir, de partager la couche sitôt qu'elle nous a souri.

Hormis sa grande Histoire, faite de courage et d'héroïsme, mais aussi de sang, de larmes, d'atrocités et de barbarie, même si les prétendus historiens font semblant de l'ignorer, l'Algérie en a aussi de petites.

Celle que je rapporte dans ce récit en est l'une d'elles.





CHAPITRE I



L'Algérie, cette zone géostratégique qui a subi, et subit encore, tous les outrages de l'histoire, disais-je, possède néanmoins un cachet original et authentique.
Ses villes, bien que résolument et irrémédiablement tournées vers une modernité qui les consume plus qu'elles ne les construit, gardent toujours un côté personnel, traditionnel, folklorique,assez particulier qui fait incontestablement leur charme et ce, d'autant que l'on s'enfonce plus profondément dans l'arrière-pays.
C'est pourquoi, en la parcourant, on notera les vestiges d'une culture multiforme en rapport avec son passé fort mouvementé, parce que marqué par d'innombrables invasions.

Hammam-Bou-Hadjar, où se situe notre action, est une fort belle petite bourgade.
Très calme et particulièrement reposante, parce qu'elle ne connaissait ni la cohue ni la pollution des grandes villes, elle semblait ramassée sur elle-même et donnait une impression d'intimité, tout en restant paradoxalement ouverte aux étrangers.
Ses rues, caractérisées surtout par l'ordre qui y régnait, étaient propres, mais aussi très ombragées. Plus particulièrement son allée centrale. Celle-ci était rehaussée par des myrtacées et, surtout, par des eucalyptus aux troncs imposants, qui paraissaient les gardiens séculaires de la ville, parce que envahissant de leurs ombres étendues le seul grand boulevard.
Mais, comme l'indique le premier mot de son nom, c'est aussi une agréable station thermale de l'Ouest algérien. Particulièrement fréquentée, car située sur la route de Tlemcen, à une soixantaine de kilomètres de la deuxième grande ville de ce pays, Oran, elle était connue pour ses eaux sulfureuses. Touristes et curistes en mal de bains venaient s'y reposer à toutes les périodes de l'année.

Jolie petite localité, mais de type colonial, aux rues animées à certaines heures de la journée, Hammam Bou Hadjar possédait, comme caractéristique, celle d'avoir des habitations fastueuses, construites par des colons à la sueur des autochtones, après que les premiers eurent dépouillé les seconds de leurs terres.
Elle comprenait, à l'époque où se déroule notre histoire, une vingtaine de mille habitants, qui avaient pour maire un homme que l'on appelait Capitaine Mourad, nom de guerre, mais qui se prénommait en réalité, éponyme de la ville qu'il dirigeait, Bou-Hadjar Lahcène.

C'est au sortir de la colonisation, à l'époque des premières élections libres purement algériennes, que Si Mourad, combattant de la première heure lors de la lutte de libération, avait été élu haut la main à cette charge honorable.
Véritable force de la nature, colosse de près de deux mètres à la personnalité imposante, le Capitaine Mourad était un grand ami de ma famille. Je l'appréciais personnellement pour son courage et son engagement, à telle enseigne que je ne pouvais aucunement le dissocier de l'un de mes oncles. Je l'appelais toujours, souvenir de guerre impérissable, par son pseudonyme, en le précédant de la particule de déférence qui sied aux personnes respectables.
Cette amitié extraordinaire, qui unissait Si Mourad à ma famille, avait pris naissance lors de la guerre de libération.
Lui, était combattant dans les maquis. Mes parents militaient dans des réseaux civils de coordination entre le Front (FLN) et l'Armée de Libération nationale (ALN).
A cette époque, ma mère était infirmière à l'hôpital civil d'Oran. Outre ses activités diversifiées dans la lutte de libération, elle était chargée de soustraire de l'hôpital des médicaments d'utilité première, les anesthésiques surtout, lesquels faisaient grandement défaut dans le maquis.
Mon père, compte tenu de son physique d'acteur, de son élégance et de son type européen, puisque sa mère était française (il en avait d'ailleurs pris le nom pour les besoins de la Révolution algérienne), assurait la logistique, en transportant en cachette médicaments et armes, qu'il faisait passer sans encombre. Il retirait ces dernières dans un petit port appelé Bou-Zadjar, en cachette bien évidemment et à la faveur de la nuit. Il récoltait les médicaments, subtilisés par ma mère, et acheminait le tout jusqu'au maquis d'Inkermann, où il retrouvait ces guerriers contre l'injustice, que la France coloniale qualifiait de "rebelles", de "fellouzes" ou encore, terme plus à la mode aujourd'hui, de "terroristes"!

C'était au cours de l'une de ces nombreuses occasions que mes parents connurent Si Mourad. "L'opération de maintien de l'ordre", que l'on peut appeler aujourd'hui de manière officielle "Guerre d'Algérie", avait donc noué entre eux une amitié pure, saine, grande et solide, qui ne se démentira jamais, même après la mort de mes géniteurs.





CHAPITRE II



Des années étaient passées et j'amorçais, sans problème, mes études de médecine, chevauchant le difficile cap, le véritable filtre, que sont les propédeutiques médicales.
Étant autodidacte, n'assistant qu'aux travaux pratiques et travaux dirigés parce qu'éliminatoires, je me devais d'être plus assidu que les autres, car les enseignants n'appréciaient aucunement mon esprit d'indépendance et considéraient, comme une offense personnelle, le fait de "sécher" leur cours. C'est pourquoi, en fin d'année, lorsque je "tombais entre leurs mains", je payais très cher ce qu'ils croyaient être une arrogance, alors que ce n'était qu'un souci profond et constant, une soif inextinguible de science et de savoir acquis par moi-même !

Bien qu'accaparé par ses charges politiques, le Capitaine Mourad nous donnait de ses nouvelles de temps à autre. Un petit coup de fil, par-ci une jolie carte par-là lorsqu'il était en mission à l'étranger, nous faisaient toujours plaisir !
Venu un beau jour nous rendre une visite-éclair, comme il avait l'habitude de faire (cela était en accord avec son caractère d'hyperactif), il me trouva particulièrement amaigri, fatigué et ce d'autant que ma santé avait toujours été fragile depuis l'enfance.
Il eut alors l'amabilité et la générosité de me proposer, spontanément, de venir passer des vacances dans sa petite ville calme et délicieuse, que j'aimais particulièrement, pour y avoir déjà effectué un séjour agréable immédiatement après l'indépendance de l'Algérie.
Pour ma part, je sentais aussi le besoin pressant de changer d'air, car les études m'avaient abruti au point de me donner une impression désagréable de saturation. C'est pourquoi, je ne me fis pas prier une deuxième fois et décidai de répondre à l'invitation, dès que la première occasion se présenterait à moi.

Lorsque les vacances se pointèrent, notamment celles d'hiver, je contactai Si Mourad. Celui-ci me réitéra son invitation, toujours avec la même générosité, en me posant, comme condition sine qua non, de venir passer chez lui une bonne quinzaine de jours pour le moins ! J'acceptais sa proposition avec un plaisir infini, content de renouer avec mes impérissables et heureux souvenirs d'enfance.
Je m'organisai en conséquence pour le départ et réglai tous les petits détails inhérents à l'administration hospitalo-universitaire, notamment ceux concernant les stages et gardes médico-chirurgicales.
Après m'être acquitté scrupuleusement de toutes les formalités et tracasseries habituelles, un bon matin, je pr
is le car qui me conduisit à Hammam-Bou-Hadjar.
Bien que le paysage local fut agréable à voir à travers le vitrage, parce qu'on s'enfonçait à l'intérieur du pays et que les odeurs, que dégageait une nature presque sauvage, emplissaient profondément mes narines et envahissaient mes poumons, le voyage fut néanmoins difficile, pour moi, car je ne supportais que très péniblement ce moyen de transport. C'est ainsi, qu'après deux heures d'une route qui me parut interminable parce que prolongée par des arrêts fréquents, mais pittoresques, à tous les villages du parcours, la tête prête à exploser, j'arrivai enfin à destination, quelque peu assommé et en état de parfaite décomposition.
Si Mourad, que j'admirais tant par la ponctualité que par la considération humaine qu'il avait donné à l'adolescent que j'étais, m'attendait patiemment à la station. Il fut atterré en voyant l'état dans lequel j'étais ! Néanmoins, fier d'être reçu par la première autorisé de la ville en personne, moi, petit étudiant en médecine, je m'armai de courage et rassurai mon hôte, qui paraissait sincèrement inquiet à mon sujet.
Si Mourad fut, toutefois, extrêmement heureux de me voir, comme à l'accoutumée et je le sentais dans toute sa personne. Paternellement, il me mit la main sur l'épaule et me donna la traditionnelle accolade. Son accueil toujours chaleureux, aimable et presque respectueux, me toucha encore une fois.

Après les salutations d'usage, comme le font les méditerranéens, toujours avec beaucoup d'expression et de transport, il me fit faire dans son véhicule un mini-tour de la ville, afin que je me la remémore, puisque ne l'ayant pas revue depuis environ cinq années.
La petite bourgade avait évolué positivement. Elle était devenue un véritable chantier et commençait à prendre nettement des allures de petite ville. La large allée centrale, dont je me rappelais parfaitement, n'avait pas changé globalement et les eucalyptus étaient toujours là, arborant au vent leur coiffure généreuse. A la fin de ce petit périple, Si Mourad s'infiltra discrètement dans une ruelle que je ne connaissais pas.
Je pensais qu'il voulait encore m'en mettre plein la vue, en me montrant une nouveauté dont il avait été l'auteur, alors que je commençais déjà à montrer des signes de fatigue. En fait, je fus injuste ! Il me conduisait chez lui et je ne le savais pas, car depuis la dernière visite que je lui avais faite, Si Mourad avait déménagé.
Je fus un peu déçu de ne point revoir le lieu où nous avions coutume de lui rendre visite, car j'en avais des souvenirs plein la tête. Quant à Si Mourad, lui, était tout heureux de me présenter sa nouvelle demeure.
Ayant acheté une très belle maison de maître, il y avait emménagé à peine quelque mois avant que je n'arrive. C'est pourquoi, il restait encore beaucoup de menus travaux à effectuer. Il n'empêche que la maison jouissait d'une remarquable situation dans la ville et, apparemment, en tirait tous les avantages. Proche du centre, donc à proximité de tous les commerces et de toutes les servitudes, elle n'en avait pourtant, ni les désagréments, ni les nuisances. Sa surface devait être de prés de cinq cents mètres carrés et elle possédait deux façades bien ensoleillées, faites de pierres taillées et entourées d'un grand jardin où trônaient des arbres à agrumes jouxtant des rosiers.

Je dois dire, sans détours, que, malgré sa beauté et son allure imposante, le lieu ne me plut guère au premier abord. C'était du moins mon impression initiale, tout à fait viscérale j'en conviens ! Je ressentais une sorte d'appréhension instinctive et inexplicable, car il y avait un "je ne sais quoi" qui se dégageait de cette maison et qui me fit frissonner au premier regard.
Il est vrai que la mésaventure de l'hospice (histoire 1), avait laissé en moi des traces psychologiques certaines. Mais, elle avait aiguisé aussi un sens particulier, qui faisait naître en ma personne une émotion intense, se manifestant physiquement et se traduisant par une chair de poule continue sur tout le corps, depuis les orteils jusqu'aux cheveux. Ces manifestations apparaissaient à l'approche d'une maison "qui ne voulait pas de moi" et qui me commandaient la prudence. S'il m'arrivait de ne pas tenir compte de l'avertissement, il se passait alors quelque chose d'insolite. Le message était on ne peut plus clair pour moi et corroborait la signification du "maître invisible des lieux".


Il faut savoir que dans la période antéislamique, les Arabes, hommes du désert et par là particulièrement sensibles, croyaient en l'existence d'entités invisibles. Le Coran et la tradition musulmane ont affirmé cette croyance et introduit les notions de "djinn" (génies) et d'êtres extra-terrestres. En clair, l'Islam reconnaît l'existence de mondes parallèles, dont l'un, invisible, serait parfaitement inbriqué au nôtre et correspondrait, avec lui, par des "couloirs spatio-temporels". Il agirait comme un négatif (thèse de l'antimatière de Dirac?) et serait peuplé d'individus identiques à ceux de l'espèce humaine, mais totalement invisibles.
Ainsi donc, chaque maison serait "habitée" par ce que les Musulmans appellent le "maître de céans" ou "maître invisible des lieux".







CHAPITRE III



Je me sentis pris au piège. Je ne pouvais faire part à mon hôte, si aimable, de ces "manifestations", qu'il ne comprendrait certainement pas ! Non du fait qu'il les nierait, mais parce qu'il est difficile de croire sa maison occupée par un "second", fut-il d'une autre dimension ! Je ne pouvais donc logiquement refuser d'entrer ! Le faire eut été une insulte monstrueuse, car l'Algérien a un sens aigu, sinon exceptionnel, de l'accueil. Cette pratique, depuis la nuit des temps, constitue indubitablement une tradition, qu'il se plait à respecter au plus haut point, car elle met en jeu ses honneurs personnel et familial, sa fierté et sa dignité. Impossible donc de faire marche arrière ! Je devais me résoudre à accepter d'entrer, pensant néanmoins constituer une infraction à mon pressentiment et rompre un pacte entre une autre dimension et la mienne, entre un maître invisible des lieux et moi.

Précédé par mon ami, nous montâmes l'escalier, fait d'une vingtaine de marches en marbre blanc. Lorsque nous arrivâmes sur le seuil de la maison, nous n'eûmes même pas le temps de sonner, que la porte s'ouvrit brutalement. L'épouse de Si Mourad, sa fille et sa sœur me sautèrent au cou. Elles m'accueillirent avec une telle chaleur, que j'en oubliais sur la minute le malaise ressenti auparavant.
Embrassades rituelles, effusions, signes évidents d'amitié, me rappelèrent le premier accueil que j'avais reçu ici, cinq ans auparavant. Je n'en eus que plus d'estime pour cette famille, que je considérais comme la mienne depuis le début de notre amitié. Néanmoins, en franchissant la porte, je sentis au plus profond de moi la même appréhension me tenailler. La torture morale commença, car je me crus incontinent transporté, encore une fois, dans une autre dimension. Mais l'effet maléfique, bien que prenant et intense, ne fut, heureusement, que fugace. Il s'estompa avec la chaleur de l'accueil.

Après que nous eûmes pris un café dans le salon, Si Mourad, trépignant d'impatience, me fit visiter sa nouvelle maison. Il en était fier et je sentais bien ce sentiment dans le ton de sa voix. Mais, bien que respectant tout à fait son point de vue, je ne partageais aucunement son enthousiasme débordant.
Le tour du propriétaire achevé, mon hôte me présenta la chambre qu'il avait aménagée pour me recevoir et qu'il mit à ma disposition. En réalité, c'était celle de sa fille, qu'il m'avait cédée pour la circonstance et cela pouvait se sentir à première vue, compte tenu de l'ordre qui y régnait et de la féminité qui s'en dégageait.
La pièce était jolie et on pouvait y voir, dans le coin qui longeait la porte, un lit recouvert d'un couvre-lit en soie damasquiné d'arabesques, sur lequel trônait un gros ours. En vis-à-vis, un bureau bien ordonné de style ancien. L'aspect était sobre et seuls les murs, fraîchement peints, portaient quelques cadres représentant la nature. C'était tout !

A mon corps défendant, en y entrant, j'eus une manifestation encore plus importante que celles que j'avais ressenties en voyant la maison et aussi sur son seuil. C'était comme une répulsion instinctive !
Non point que la chambre ne fut agréable en elle-même ! Bien au contraire !

Cependant, sans savoir pourquoi, je ne m'y sentais pas à l'aise. Elle me déplaisait profondément, sans que je puisse aucunement en fournir la moindre explication. J'avais une appréhension, c'était tout ce que je pouvais exprimer. Mais que pouvais-je dire ou faire ? Peu de chose en vérité !
Oserais-je repartir et donc vexer mon hôte ? Certes, non, et ce d'autant moins qu'il m'aimait, à n'en pas douter, comme son fils !
En conséquence, après avoir monté mes bagages, je les déposai dans ce que je pouvais appeler "ma chambre". J'essayai de m'y mettre à l'aise, après qu'on m'eut laissé me reposer. Mais ce fut difficile, car il y avait une atmosphère lourde, indescriptible, indéfinissable, parce que, comme aurait dit Monsieur de La Palisse, je ne pouvais la définir. Toutefois, pris dans le tourbillon de l'accueil chaleureux et de la générosité de mes amis je passai quand même une excellente journée !

Si Mourad, comme il se devait après le déjeuner, me fit visiter de manière officielle et en y prenant le temps voulu, maire oblige, sa petite et charmante ville, dont il était fier, puisqu'il avait eu le mérite d'y apporter les aménagements nécessaires à son exploitation en tant que station thermale.
Il est inutile de s'attarder sur sa popularité car, à chaque coin de rue, il était salué par ses administrés. Avec l'un, il fallait discuter ; avec l'autre, il devait expliquer une démarche ; avec un troisième, c'était une simple tape sur l'épaule. La chaleur des gens de cette ville était une chose que j'appréciais particulièrement. Avec chacun, Si Mourad me présenta comme un futur médecin, imposant ainsi, et d'emblée, un grand respect. Je n'arrêtais pas de serrer les mains tout au long du trajet et encore plus lorsque nous passions devant des cafés, toujours emplis par une population de différents bords, mais exclusivement masculine. A la fin de la journée, ma main était douloureuse à force d'en serrer d'autres.
Le soir, après le dîner, nous allâmes au seul cinéma de la ville, car c'était l'unique distraction à laquelle la population pouvait s'adonner, compte-tenu du carcan social qui pèse sur les petites villes du pays. Nous fûmes donc obligés d'en subir le film, guimauve à l'indienne, par dessus le marché ! A l'issue, nous rentrâmes, bien heureux de quitter une comédie musicale que nous n'apprécions pas tous les deux. Mais, Si Mourad, me connaissant féru de cinéma, avait cru me faire plaisir en m'y invitant et je lui en sus gré ! Sa sollicitude me toucha.
Bien que mauvais, le film m'avait tout de même fait oublier le sentiment de peur que j'avais. Celui-ci revint néanmoins dès que nous approchâmes de la bâtisse. J'eus, un moment, un petit geste de recul que je dus juguler pour ne pas faire de la peine à mon ami. Mais, sitôt que je regagnais ma chambre, je ne ressentis plus rien. Cela me parut être comme un mauvais rêve !

Contrairement à ce que l'on pense, seules les villes du littoral algérien possèdent un climat tempéré. Celles de l'intérieur sont parfois bien plus froides que les villes françaises.
Hammam-Bou-Hadjar était de celles-là et, en ce mois de décembre, il n'y faisait pas chaud. Le chauffage central faisait partie des aménagements que Si Mourad devait encore effectuer dans sa nouvelle maison.
Pris dans la tourmente du devoir public, il n'avait pas eu le temps de s'occuper de ses propres affaires, c'est pourquoi, l'énergie calorifique n'était fournie que par des chauffages individuels, que l'on devait transporter, ça et là, en fonction de l'occupation des lieux.
En entrant dans ma chambre, je la sentis franchement froide, comme si l'on avait laissé la porte d'un grand réfrigérateur ouverte.
Me connaissant frileux, parce qu'elle avait eu l'occasion de venir passer quelques jours à la maison, Zohra, la sœur de Si Mourad, m'apporta un chauffage électrique et mit à ma disposition de grandes et lourdes couvertures comme on en fabrique dans toute l'Afrique du Nord.
J'attendis quelques minutes, pour que la pièce se chauffa, puis je revêtis mon pyjama.
Après une toilette rapide, je me mis au lit. Harnaché de la sorte je ne pouvais plus craindre mon terrible ennemi qu'était le froid.

Après une journée aussi chargée, je me sentais fatigué ! La logique aurait voulu que, dans cet état, je m'endormis rapidement ! Hélas, la logique n'a pas toujours ,car j'avais de grandes difficultés à trouver le sommeil, tellement habitué à veiller tard dans la nuit !
Après quelques essais infructueux, beaucoup de changements de position, tantôt à droite, tantôt à gauche, car ne me mettant dans un lit que pour dormir, je ne pouvais y tenir ! Je décidai de passer le temps à lire mes quelques livres de médecine, que je traînais partout avec moi, comme un fardeau dont je ne pouvais pas me débarrasser, même si je le voulais.
Je me mis donc à feuilleter et à parcourir l'un d'eux. Puis, quand vint le sommeil, je le posai à terre, éteignis la lumière, allumai l'abat-jour et m'endormis.

Le lendemain, à quatre heures de ce que l'on appelle le matin alors que l'on est encore plongé dans une nuit noire, Si Mourad vint frapper timidement à ma porte et me réveiller. Il avait décidé de faire, en ma compagnie, une visite impromptue des thermes, dans le but de m'en faire profiter et de purifier mon corps et mon âme avec ses eaux sulfureuses, oubliant néanmoins de m'en prévenir la veille.
Pourquoi d'aussi bonne heure ? Parce que l'on pouvait bénéficier du bain autant qu'on le voudrait sans en être dérangé. Dans la journée, les thermes étaient envahis et trouver une place aurait relevé de la prouesse. Je me levai donc à contre-cœur et complètement dans les vapeurs d'un sommeil que j'avais difficilement gagné. Et, toujours sous l'empire de l'anéantissement, je me préparai tant bien que mal.
Si Mourad, bien que plus âgé, était déjà prêt depuis bien longtemps et nettement plus en forme que moi.
Nous sortîmes alors que la nuit enveloppait encore la ville de son sombre manteau. L'air frais, ou plutôt froid, sinon glacial, me donna un véritable coup de fouet et m'éveilla quelque peu.
Si Mourad accéda lestement au garage. Une fois à l'intérieur, il mit en route le moteur de sa voiture et le laissa chauffer pendant près de cinq minutes. Elles me parurent des heures, car nous devions attendre dehors, dans le froid, afin de ne pas absorber les gaz toxiques qui avaient tôt fait d'envahir l'étroite pièce qui abritait le véhicule.
Dans l'air, je voyais, à la lueur du réverbère situé juste au-dessus de ma tête, la vapeur blanche sortir de ma bouche à chaque expiration. J'avais même quelque plaisir à la provoquer, mais c'est bien là tout ce que je voyais, car je n'étais pas tout à fait éveillé et pas complètement endormi. Je voguais dans un monde de semi-inconscience, que je détestais, car les choses n'y paraissent pas toujours réelles.
Quelques minutes plus tard, nous partîmes et prîmes une route que je ne connaissais pas. Mais, je n'en étais pas pl쩐x᪈ņ��oissé, car je n'avais pas la tête à me soucier d'un détail aussi peu intéressant.
Après avoir roulé pendant, je ne saurais dire combien de minutes tant j'avais sommeil, nous arrivâmes à destination !
Le véhicule s'immobilisa. J'en descendis en titubant, tout à fait désorienté et le contact avec l'air glacial encore une fois me rappela à l'ordre. Si Mourad posa sa main sur mon épaule et m'indiqua une petite construction en ciment, à quelques pas, dans laquelle se trouvait le bain.
Encore somnolent, je m'y rendis sans trop savoir où j'allais, tellement envahi par une sorte de léthargie difficile à supporter, mais cependant agaçante et impossible à chasser. Néanmoins, brimbalant sur les cailloux qui jonchaient un sol irrégulier, parce que non bitumé, je finis par arriver cahin-caha, tant bien que mal, devant la porte du bain.
La place ne m'inspirait pas beaucoup ! Je dirais même, pas du tout ! L'architecture primaire de la construction, que je pouvais à peine distinguer en raison de l'absence d'éclairage, semblait remonter à une époque lointaine longtemps révolue. Sa porte était franchement vieille mais surtout lourde. Je la poussais avec difficulté, sentant le poids de la contrebalance intérieure, mécanisme archaïque, mais efficace, assurant la fermeture automatique et ornant toutes les portes de hammam. Elle grinça de manière sinistre, puis céda subitement à la pression que je lui appliquais, à tel point que, emporté par ma force mal utilisée, je faillis m'étaler sur le sol.
Je pénétrai dans une pièce grossièrement carrée, pour le moins lugubre, car à peine éclairée par une lampe dont le rai paraissait altéré par les vapeurs que dégageaient les eaux sulfureuses. Je fus, d'abord, frappé par la puanteur qui y régnait ! On aurait dit celle d'un œuf pourri, odeur caractéristique des émanations de soufre. Nauséabonde, au départ, on finissait par s'y habituer assez rapidement !
L'intérieur était sobre et les murs décrépis en renforçaient la modestie. Il n'existait, pour tout ornement, qu'une maigre lignée de porte-manteau dont beaucoup d'éléments étaient invalides. Au ras du sol, je distinguai une citerne d'une dizaine de mètres cubes.
Bien que sinistre et austère, la pièce était envahie toute entière par une température qui me ravit de prime abord, parce contrastant avec le froid du dehors, lequel m'était vraiment désagréable. En outre, je sentis la chaleur moite, mais acceptable, d'un hammam classique, où il règne habituellement une atmosphère particulière.
Cette chaleur était, en fait, le résultat du bouillonnement des eaux sulfureuses, naturellement tempérées ! Mais, compte tenu de mon état de somnolence, le bain ne m'enchantait aucunement et surtout pas de si bon matin. En outre, plonger dans un bassin dont je ne distinguais pas le fond et dans une eau que le peu de lumière faisait paraître trouble, ne me paraissait pas prudent. Pourtant, sous le coup du sens, je savais pertinemment que j'avais pied. Néanmoins, lorsqu'il fait nuit ou très sombre, tout prend une autre forme et peut-être même une autre dimension !
Je me résolus tout de même à m'engager dans ce monde inconnu et entrais, doucement et précautionneusement. Après avoir tâté le fond, qui devait se trouver à un mètre, approximativement, je m'assis délicatement puis, mis en confiance par cette chaleur douce et agréable, je goûtai enfin les bienfaits d'un bain matinal et thermal, que je n'étais pas prêt à prendre quelques minutes auparavant.





CHAPITRE IV



J'étais seul dans la pièce et, traditionnellement, en Algérie, peut être également dans les pays maghrébins, il n'est pas conseillé de se trouver isolé dans un hammam. Surtout pas, le matin de bonne heure ou le soir tard, car, comme je l'ai écrit plus haut, selon la croyance populaire, les "êtres" d'une autre dimension, les djinns, trouvant un "couloir spatio-temporel" ou un vortex, s'y engouffrent, plongeant ainsi directement dans notre monde. S'ils rencontrent un humain et si celui-ci les dérange, même involontairement, ils n'hésitent pas alors à le malmener de toutes les manières possibles et, le plus souvent, bien évidemment, à le posséder.
Certes, avant l'aventure que j'avais vécue quelques années auparavant, à l'hospice de vieillards, et jouant à l'occidental cartésien se plaçant au-dessus de ce que j'estimais etre des "bêtises", je me faisais une pointe d'honneur à ne donner aucun crédit à ces histoires, qui, pour moi, n'avaient ni queue ni tête et que je considérais comme des sornettes ! Cependant, après cette histoire, mon opinion, ma vision du monde et même ma vie se trouvèrent complètement bouleversées. Je révisai ma copie dans sa totalité. C'est pourquoi, croyant en l'existence de ce monde parallèle, je me baignai malgré moi tout en restant vigilant, en alerte, le pied dans l'étrier et paré à toute éventualité.
En alerte ? Devant quel danger ? Devant qui ? Devant quoi ? Je ne savais rien de ce qui pourrait éventuellement m'arriver ou m'agresser. Mais, peut être que tout cela n'existait que dans ma tête ! Oui ! C'était possible ! Toutefois, lorsqu'on on a vécu mon histoire, on finit fatalement par croire en ces choses d'une autre dimension, qu'on ne peut, hélas, ni voir, ni toucher… Ni prouver !
Au bout d'une demi-heure, environ, après m'être laissé aller à la tiédeur du bain, car étant comme les lézards, j'adorais la chaleur et plus encore les bains chauds, j'entendis un bruit étrange venant de dessous, pas très loin de l'endroit où je me trouvais. Soudain, je vis des bulles se former à la surface de l'eau ! Ne pouvant rien distinguer, la lumière étant très faible, il ne m'était aucunement possible de voir le fond de mon bain, ni de localiser le phénomène qui se produisait.
Curieusement, je n'avais pas peur, car je me fiais totalement à mon sixième sens, qui, pour la circonstnace, ne m'indiquait pas de danger imminent ! Néanmoins, je récitai un verset du Généreux Coran, dans le but d'éloigner, pensais-je, tout être maléfique ! Ce n'était, ni plus bête, ni plus intelligent que de réciter des psaumes pour faire fuir le démon. Cependant, versets ou psaumes, le bruit n'en eut cure ! Il continua !
Je décidai alors d'aller voir de plus prés et plongeai ma main au fond de la cuve, au niveau de l'endroit d'où sortaient les bulles d'air. Je raclai le fond délicatement et avec la plus grande prudence, tâtai ses accidents à l'aveugle, mais toujours avec une appréhension inexplicable. Lorsque soudain, je vis avec la plus grande stupéfaction, que ce n'était rien d'autre qu'un misérable conduit, abouché au ras du sol, qui ramenait l'eau thermale par petites vagues inégales lesquelles, en s'engouffrant faisaient ce bruit qui m'avait paru assez mystérieux.
Ouf ! J'eus chaud ! Forcément dans le bain !
Soudain, un autre son aussi étrange que le premier se fit entendre. Je tendis l'oreille afin d'essayer de le localiser, puis de l'analyser. C'était un bruit de pas lourds qui résonnait lugubrement au dehors. Un instant, je le perdis et n'entendis plus rien que le silence de la nuit. Mais, après quelques secondes, je vis distinctement qu'on poussait la lourde porte du bain, laquelle se mit à grincer sinistrement et inlassablement, rajoutant à mon émotion déjà grande. Sur le seuil du bain, je crus voir un homme apparaître mais sans pouvoir le distinguer correctement dans cette quasi-obscurité. Je ne vis rien d'autre que sa silhouette se détacher, dans le contraste qu'offrait la maigre lumière de la pièce dans laquelle j'étais. L'apparition était grande, disproportionnée et véritablement impressionnante, mais je n'eus aucunement peur. Lorsque soudain la forme s'exprima avec une voix rude.

--- Alors, il est terminé ce bain, me cria-t-elle?

C'était Si Mourad !

--- Oui… Oui… J'en ai pour deux minutes, répondis-je évasivement, presque confus de ne l'avoir pas reconnu immédiatement !
--- Je te laisse t'habiller, reprit Si Mourad en quittant la pièce !

Je me remis donc de mon émotion et sortis du bain. Je m'essuyai et m'habillai en peu de temps. Après quelques minutes, je le rejoignis encore suintant. Lui, m'attendait patiemment dans son véhicule et nous regagnâmes la maison en contemplant le spectacle féerique d'une aube venant juste de poindre à l'horizon.
En arrivant à son domicile, j'eus encore une fois cette sensation désagréable qui me prenait sitôt que je me trouvais près de la maison. Mais je n'y prêtai pas attention, ne sachant pas qu'il s'était créé chez moi un sixième sens, comme nous allons le voir !

La deuxième journée se passa également bien. Si Mourad, soucieux de me faire profiter au maximum du repos qu'offraient les vacances, me fit encore visiter ses chantiers, puis m'emmena à Ain-Témouchent, ville que j'aimais bien parce que j'y avais de bons souvenirs, notamment ceux de ma plus tendre et innocente enfance.

Après un déjeuner royal, il me laissa disposer de mon après-midi, en s'excusant de ne pouvoir me faire voir du pays en raison d'une réunion de son conseil municipal. J'avais quartier libre.


Je ne savais que faire dans l'immédiat, c'est pourquoi je crus plus sage de piquer un somme bien mérité, afin de récupérer des forces et me débarrasser de ce manque de sommeil qui me perturbait, car je n'avais pas l'habitude de me lever si matin.
Aussitôt dans le lit, je plongeai sans demander mon reste dans les bras de Morphée, qui m'accepta sans façons. C'était rare !
Je me levai aux environs de seize heures, ayant partiellement récupéré mon crédit de sommeil. Je pris un bon café puis, après une longue discussion avec les femmes de la maison, je sortis me promener dans les rues de la petite ville.
A n'en pas douter, elle était belle, coquette et tellement propre, que rien ne traînait dans les rues. Néanmoins, j'en fis vite le tour, car il n'y avait pas grand'chose à voir. Et, ne voulant rentrer tôt de peur de m'ennuyer, je résolus de m'enfoncer dans les petites forêts des alentours, afin d'en découvrir la flore, mais aussi d'en respirer l'air pur.
Ma petite excursion me prit une bonne petite heure et j'eus le temps d'apprécier la sylve encore naissante et les plantes que l'on y trouvait. Je réintégrai la maison bien avant le crépuscule, parce que de gros nuages grisâtres et tristes avaient commencé à envahir, à rendre maussade et à charger le ciel, annonçant une pluie qui déjà débutait.
"Pour sûr, nous allons essuyer un gros orage" me dis-je !
J'eus tout juste le temps d'arriver à la maison ,que la météo ne me démentit pas, car il se mit à tomber des cordes !
Mais, toutes les fois que j'approchais de la demeure et, à distance fixe, le phénomène se produisait identique à lui-même : frisson le long de l'échine, chair de poule et malaise inexplicable.
J'entrais toujours avec un serrement de gorge. Une fois dans la chambre où il faisait bon vivre dans la chaleur agréable qu'on y trouvait, je me mis à lire jusqu'au dîner, heure à laquelle vint Si Mourad.
Dehors, l'orage grondait de plus belles, alors que nous étions à table. De temps à autre, la lueur d'un éclair suivi d'un fracas épouvantable, causé par le tonnerre, interrompait notre discussion et créait un silence insoutenable.
Mon père m'avait appris à distinguer le rapprochement ou l'éloignement de l'orage, en comptant l'écart entre l'apparition de l'éclair et celle du tonnerre. Si la distance se réduisait cela signifiait que l'orage approchait. Et là, il était assez violent pour nous faire comprendre qu'il fondait déjà sur nous.
Nous mangions doucement, tout en discutant ou du moins en essayant de le faire. L'ambiance générale semblait néanmoins agréable, jusqu'au moment où les lampes se mirent à grésiller puis à s'éteindre un court moment. Elles s'allumèrent encore une fois et, enfin, s'éteignirent définitivement.
Ce fut le branle-bas de combat. Tous se mirent à chercher des bougies, que nul ne trouva, tant il est difficile de penser à pareil détail lorsque l'on n'est pas habitué aux pannes d'électricité dans la région.
Si Mourad s'absenta un quart d'heure, pendant lequel nous restâmes dans l'obscurité. Il revint, trempé jusqu'aux os, avec son butin: Cinq boites de bougies, sait-on jamais !

--- C'est l'orage qui a du créer un problème, me fit-il un peu honteux de cet incident et comme s'il s'en sentait responsable et coupable.

Nous allumâmes les bougies et continuâmes le dîner. Mais, l'ambiance n'était plus la même ! Certes, dans d'autres circonstances, un dîner aux chandelles aurait paru merveilleux et poétique, mais, dans celles-ci, rien ne me semblait romantique, bien au contraire, tout était lugubre et ce d'autant que j'étais dans une maison qui me mettait mal à l'aise.
Le dîner achevé, Si Mourad et moi discutâmes autour d'un café, mais la discussion n'était que pure mécanique. En outre, il faisait froid et je n'avais pas grande chose à dire. Si Mourad le comprit. Il fit mine d'avoir sommeil et m'accompagna dans la chambre, la bougie à la main, tout en s'excusant encore de la mésaventure.
Arrivés sur le seuil, il me remit le chandelier. J'entrai donc armé et fermai la porte. Je posai le chandelier sur la table de nuit, en prenant soin d'y mettre à côté les allumettes.
Je n'aimais pas le spectacle qui se donnait sur les murs, notamment celui des ombres fuyantes qui naissaient à cause de la lumière pâle et jaunâtre de la bougie, grandissaient, s'entremêlaient et mourraient. Elles faisaient trotter mon imagination et ce, d'autant que je ne me sentais pas à l'aise dans cette maison et encore moins dans cette chambre.
Toutes les pierres des murs de la pièce me criaient l'hostilité du "maître des lieux". Pour ma part, j'étais sensible au message et l'avais parfaitement compris, mais ne pouvais rien y faire ! Et, cette angoisse, entre la prise de conscience de l'avertissement et l'incapacité d'y répondre, m'effrayait davantage.
Je passai mon pyjama et m'enfouis sous les draps chauds.
Je lus difficilement, sous cette lumière vacillante, quelques lignes d'un livre que je n'avais même pas choisi puis, agacé par cette quasi-impossibilité de déchiffrer les lettres, je le jetai à mes pieds et me décidai à dormir.
Je laissai, bien évidemment, la bougie allumée.

L'orage grondait au dehors et semblait ne pas vouloir s'arréter. De mémoire d'habitant on n'avait vu cela, m'avait-on dit au dîner ! C'était bien ma chance !
A travers la fenêtre fermée, je distinguais le flash répété des éclairs, auquel succédait le bruit effrayant du tonnerre. J'eus beau utiliser le stratagème que m'avait enseigné mon père, compter et recompter pour savoir si l'orage s'éloignait, mes calculs étaient à chaque fois faussés. A croire que celui-ci avait compris mon inquiétude et s'en gaussait !
Je plongeai quelques instants ma tête sous les draps, afin d'échapper au bruit infernal que faisait le tonnerre, quasiment sans interruption. Rien à faire ! Après une bonne heure à rechercher le sommeil, celui-ci finit par arriver sans crier gare.

Je ne sais combien de temps je dormis. Mais, au milieu de la nuit, je fus réveillé par un roulis de tonnerre plus effrayant que les autres. J'ouvris les yeux et me retrouvai dans l'obscurité totale, car ma bougie s'était consumée jusqu'à la dernière flamme et il n'y avait aucune lumière au dehors pour m'éclairer et me diriger, puisque la panne d'électricité était généralisée.
J'avais pensé, néanmoins et heureusement, à me doter d'allumettes. Je me précipitai à tâtons pour en chercher la boite et la trouvai. J'en craquai une, mais m'aperçut avec angoisse que j'avais oublié l'essentiel… Les bougies !
Que faire ? Je ne savais même pas où elles avaient été entreposées, ni comment m'orienter puisque je ne connaissais pas les lieux. Je dus donc me résigner à passer la nuit dans l'obscurité lorsque, soudain…





CHAPITRE V



L'orage reprit de plus belle. Les éléments célestes semblaient se déchaîner, à telle enseigne que j'eus l'impression que le ciel allait nous fondre sur la tête. Il tombait des cordes, apparemment sans interruption depuis déjà de longues heures. C'est d'ailleurs la caractéristique du climat algérien, beaucoup de sécheresse, avec pluies rares mais diluviennes, entraînant souvent des catastrophes naturelles comme les crues des oueds, qui, sortant de leur lit, envahissent hameau, bourgade et ville, causant des désastres.
La bourrasque était tellement violente que j'entendais la pluie frapper férocement la fenêtre, souvent alternée d'ailleurs par la chute brutale de grêlons qui s'écrasaient lourdement sur la toiture. A travers les volets, je voyais les flashs brefs et aveuglants des éclairs, accompagnés, quelques courtes secondes plus tard, par des roulements effrayants, créant chez moi un sentiment très net de courroux et de punition célestes.
L'atmosphère était pesante et ce déchaînement ne me disait rien qui vaille. C'était pour moi un mauvais augure et je pressentais qu'il allait se produire un fait extraordinaire.
Et, comme si mon appréhension s'était matérialisée, soudain, je vis un spectacle incroyable qui me marqua plus encore que celui de l'hospice.
Je conçois qu'il soit difficile de croire en mon histoire et n'en voudrais aucunement à qui n'y prêterait foi, néanmoins la scène dont j'ai été le témoin s'est bien déroulée et n'est aucunement issue d'une imagination fertile en contes de fées.
Ce qui est rapporté dans ces lignes est authentique.
J'en fus la victime.
Par là même, j'informe psychiatres, psychologues et autres, que je ne souffrais, au moment de l'événement, ni ne souffre aujourd'hui, d'aucune affection mentale et n'étais, en cette époque, ni ne suis en celle-ci, mythomane ou affabulateur. Mon état mental, qu'à Dieu ne plaise, est bon et me soumettre au détecteur de mensonges ne me gênerait aucunement.

Le spectacle auquel j'assistai me parut irréel, impossible, incroyable et tous les qualificatifs signant l'extraordinaire événement pourraient s'appliquer à cette situation.
Cette fois, je pris le contre-pied de saint Thomas, car je ne crus aucunement à ce que je vis. Et comment l'aurais-je pu ? La chose était tellement étrange et ahurissante, que je dus me pincer pour savoir si je n'étais endormi ou victime d'un cauchemar !

Dans l'obscurité, tout au fond de la pièce et dans l'un de ses angles, plus particulièrement celui qui me faisait face, comme si elles étaient sorties du mur, mais s'en détachant nettement et à hauteur d'homme, je vis deux petites "choses".
Je ne compris pas tout de suite ce que cela pouvait être, c'est pourquoi je les qualifiais de la sorte.
Elles étaient rapprochées l'une de l'autre, de quelques centimètres, clignotant de manière simultanée et dégageant une couleur faite d'un vert clair. Curieusement, cette teinte me rappelait celle que donnaient les pierres phosphorescentes lorsque, enfants, nous les frottions contre le sol, la nuit.
Je distinguais parfaitement les "petites choses" brillantes, parce qu'elles contrastaient avec le décor et se détachaient de l'obscurité. Je fus sidéré par ce spectacle insolite ! Mais, ma surprise et ma peur furent encore plus grandes, lorsque commençait à se dessiner, sur un plan frontal légèrement au-dessus du premier phénomène, également aussi sur ses deux cotés, une autre image aux proportions plus importantes que la première, de couleur jaune qui ressemblait de plus en plus à une chevelure !

--- A hauteur d'homme ? Une chevelure ne peut qu'encadrer des "yeux", pensa mon cerveau, instantanément et sans que je le sollicite ! C'est donc un visage !
Je n'eus même pas le courage d'en concevoir le mot tant l'événement qui m'arrivait était irréel. Et pourtant ! La chose avait effectivement toutes les apparences d'un visage, humain, oserais-je dire ! Oui, un visage ou plutôt sa forme et ses contours, qui se détachaient de plus en plus.
En réalité et en y réfléchissant bien, je crois que la notion de visage n'a était conçue que par mon cerveau, après qu'il eut deviné les yeux, puis la chevelure, un peu comme dans le cas de la statuette creusée en profondeur qui donne un aspect de relief à celui qui la regarde, parce que l'organe noble ne peut comprendre, ni interpréter une chose que dans un espace à trois dimensions. C'était aussi, peut être, une réaction de défense devant un spectacle aussi irréel et tellement effrayant, qu'il pouvait me tuer, car, ce qui se présentait à moi, était fait de deux yeux luisants et d'une chevelure d'or ! C'est tout !
Seuls ces éléments étaient apparents, car le reste se confondait avec l'obscurité de la chambre, rendant la scène encore plus horrible, sinon insoutenable !

Des yeux sans visage !

Mon cerveau fit la relation avec un film d'angoisse, dont l'acteur principal était Pierre Brasseur, lequel jouait le rôle du chirurgien qui assassinait des jeunes femmes et les dépeçait afin de reconstituer le visage défiguré de sa fille. J'avais vu le film, alors que j'étais enfant. Il m'avait fortement impressionné. C'est pourquoi j'étais encore plus mortifié par la chose qui m'arrivait !
Mon corps fut soudain pris de tremblements continus et ininterrompus, ressemblant à des convulsions. Mes dents claquèrent sans que je puisse les contrôler. Ma peau fut parcourue par un frémissement intense et je sentis tous les poils de mon organisme se hérisser à l'unisson. En somme… J'avais peur ! J'étais littéralement effrayé ! Terrorisé à en mourir !
Et mon effroi était encore plus profond que celui que j'avais ressenti lors de ma mémorable mésaventure à "l'hospice".
La spontanéité du phénomène me paralysa et je ne pus ni crier, ni bouger. Et, combien même je le pouvais, j'étais convaincu que les sons se seraient étranglés dans ma gorge, avant qu'ils ne pussent en sortir.
Crier ? L'Algérien, que je suis, n'aurait osé le faire, sinon il serait passé pour un couard. C'est du moins ce que notre prétention nationale nous apprend !
Comment pouvoir distinguer les "choses" dans l'obscurité, direz-vous, et vous n'aurez pas tort puisque l'on sait que la couleur n'apparaît qu'avec la lumière ? Je répondrai que ce qui faisait la particularité de cette vision était la luminosité des éléments qui la composaient.
C'est pourquoi, je vis distinctement des yeux verts et une chevelure blonde. Les yeux se situaient dans un espace fixe, étendu dans le sens de la hauteur, si je puis dire. Néanmoins, ils clignaient ! Chose plus difficile à imaginer, ils n'appartenaient à aucun support matériel. Je les voyais distinctement situés sous la chevelure. C'était comme si un masque noir couvrait le reste du visage et ne laissait apparaître que yeux et cheveux. Mais ce n'était pas tout ! Il y avait absence totale de visage et aussi de corps !
J'eus alors une grande peur et, bien évidemment comme auparavant, mon cerveau l'enregistra ainsi qu'il le dut et mit en branle tout le système d'autodéfense contre l'agression. C'est pourquoi je sentis que le sang quittait mon corps, alors que celui-ci était froid. Un frisson parcourut toute ma pauvre carcasse, provoquant presque une convulsion à minima. Je me mis à claquer des dents, encore sans pouvoir contrôler mes mâchoires. La sueur m'envahit collant les vêtements à ma peau. Impossible de commander quoi que ce fut. Je fis alors la politique de l'autruche et recouvris ma tête jusqu'au moment où l'air devint irrespirable et que l'asthmatique que j'étais ne put plus supporter cette situation. Je sortis doucement ma tête de sous les couvertures.
C'est alors qu'un spectacle plus effrayant encore s'offrit à moi ! En effet, les yeux n'étaient plus aussi éloignés que la première fois ! Ils étaient là, en face de moi ! Ils me fixaient sans cligner ! J'eus tout le temps de les voir. Ils étaient verts, luisants et d'une beauté jamais égalée, surmontés de cheveux couleur or, fins et apparemment soyeux. Je ne pouvais rien déceler d'autre, car il n'y avait rien d'autre !
Il n'existait pas de visage, mais je n'eus pas le courage de le confirmer. Néanmoins, je vis les yeux suspendus "entre ciel et terre" ! Je ne bougeai plus, mort de terreur que j'étais ! Ma voix s'était éteinte et les mots ne pouvaient plus sortir de ma bouche. Soudain, je sentis que ma gorge se serrait sans raison apparente ! Je respirais difficilement, à tel point que je pensais être en proie à une crise d'asthme, et ne pouvais même pas me déplacer pour aller chercher mon médicament.
J'étouffais de plus en plus, par manque d'air, phénomène inverse de la crise d'asthme, qui est une bradypnée expiratoire, c'est à dire que le malade rejette moins d'air qu'il ne le devrait !
Je compris alors que je n'étais pas victime de ma crise habituelle ! C'était autre chose ! Peut être, une strangulation ? Car l'air se raréfiait dans mes poumons ! Mais, je ne pourrais le jurer. Rien ne le prouvait ! Cependant, j'étouffais ! Et, les yeux étaient toujours là immobiles, brillants mais vides.
Croyant que j'allais mourir, j'eus le courage et la présence d'esprit de faire ma profession de foi. Soudain, l'étreinte se relâcha comme par miracle ! Les yeux s'éloignèrent puis s'éteignirent.
Je ne savais plus si l'orage s'était arrêté. Toutefois, je me rendis compte qu'il ne pleuvait plus et qu'il n'y avait plus d'éclair ni de tonnerre. Je me levai précipitamment, manquant de me prendre les couvertures entre les jambes et, oubliant qu'il n'y avait pas d'électricité, j'actionnais l'interrupteur par réflexe.
Miracle, et lux facta est, la lumière fut !
La chambre en fut inondée ! Et, avec une joie, à peine dissimulée, je vis, à travers les battants de la fenêtre, l'éclairage des réverbères au dehors.
Ce spectacle me remplit de bonheur ! Je ne pourrai jamais exprimer ma joie de revoir cette amie, cette bienfaitrice qu'est la lumière, ni dire combien sentir sa chaleur, sa présence était une bénédiction !
Jamais plus la lumière ne serait banalisée dans mon esprit ! Elle venait de me sauver de la peur !
Assommé par l'événement et trempant dans ma sueur je m'allongeai, essayant de faire le vide dans mon esprit. La torpeur qui m'envahit, l'irréel qui tentait de s'immiscer dans ma vie, cédèrent à la réalité au bout d'une demi-heure.
Reprenant alors mes esprits, je me mis en quête de trouver la provenance du phénomène. Je me rendis à l'endroit où il avait eu lieu non sans appréhension. Mais, je pris mon courage à deux mains et scrutai le mur, les alentours, le sol, le plafond, espérant avoir une réponse. Curieusement, dans cette partie de la pièce, il n'y avait rien qui pouvait me faire croire à une illusion ! Pas même un cadre !
Je scrutai de nouveau, étudiai, mesurai, palpai. Rien n'y faisait ! Je n'eus aucune réponse à mes interrogations et pas l'ombre d'une satisfaction à ma curiosité !
Etait-ce une supercherie de la part des mes hôtes ?
Non ! Jamais un Algérien ne pourra se permettre ce genre de plaisanterie douteuse avec son hôte. Encore moins Si Mourad où un membre quelconque de sa famille. Il était trop craint pour que l'on s'amusa à pareil jeu.
Comme pour l'hospice, je ne compris rien et tâchai d'expliquer la chose, mais je n'eus aucune réponse.
Jusqu'au jour où…





CHAPITRE VI



Après avoir achevé mes études de médecine, je fus inévitablement appelé sous les drapeaux et devais accomplir ce que j'appellerais la "servitude" armée.
J'effectuai une année d'instruction militaire dans une jolie petite ville du centre algérien.
N'ayant, ni l'esprit, ni la capacité, d'être autre chose qu'un civil, doté en outre d'un esprit manifestement frondeur, la perspective d'être formé comme un "soldat" ne me convenait pas ! J'étais un pacifiste dans l'âme et ne comprenais aucunement pourquoi les gouvernements s'évertuaient à dépenser des sommes phénoménales pour se doter d'armement, dont ils pouvaient en réalité ne jamais en faire usage.
Comme je ne comprenais pas, également, pourquoi ils mettaient autant de volonté à entretenir des individus totalement improductifs !
Mais, à tenir pareils raisonnement et langage dans un pays où le militaire prime sur le civil, je finis, comme de bien entendu, à cause de ma "grande gueule", dans le coin le plus froid d'Algérie. Je devais être évacué ensuite, par mesure disciplinaire, dans une direction que l'on ne me dévoila qu'à la dernière minute.
Peut-etre m'avait-on ménagé parce que je venais de subir une intervention chirurgicale ? Cela m'étonne néanmoins car, alors que j'étais hospitalisé, l'administration militaire me porta absent et fit circuler dans tout le pays des bulletins de désertion.
J'étais donc fiché comme un vulgaire criminel et activement recherché, d'abord par la gendarmerie en tant qu'élève, puis par la Sécurité militaire en tant qu'officier.
Tout le monde fut étonné lorsque je me présentai à ma propre caserne.
Je n'échappai à la prison militaire qu'à cause de la fraîcheur de ma cicatrice. Néanmoins, on trouva là un prétexte supplémentaire pour "régler" des comptes. Il me paraissait inutile, pour la circonstance, d'expliquer quoi que ce fut ! Mon sort était déjà scellé !
Après avoir prouvé, documents à l'appui, mon hospitalisation, le bureau d'ordre de mon corps d'armée me remit un bulletin d'affectation.
J'eus un sourire en coin, lorsque j'y lus l'orientation, que l'on qualifia comme une simple "mission au Moyen-Orient". C'est du moins ce qui y était écrit ! Il n'empêchait que l'ordre d'affectation n'indiquait, ni plus, ni moins, qu'un envoi, avec délicatesse et beaucoup de ménagement, au "casse-pipe" ! Une manière, comme une autre, de me "faire la peau" indirectement !
Je me rappelai, pendant l'instruction, les rumeurs folles qui avaient couru sur cette fameuse "zone opérationnelle", chacun craignant comme la mort d'y être affecté. Comme par prémonition je me disais :
" Avec la chance que je te connais, tu n'y couperas pas mon vieux, c'est pour ta pomme !". Les événements me donnèrent raison a posteriori.
En fait, en raison de ma qualité professionnelle, je fus versé comme médecin dans cette zone opérationnelle abhorrée par tous.
C'était peut être une manière, à contre-courant, de me gratifier pour tout ce que ma famille avait consenti à l'Algérie et aussi pour les sacrifices auxquels elle avait été soumise pendant la guerre de libération. L'ingratitude de ce pays, auquel elle avait tout donné et tout sacrifié, fut telle, que ma mère en mourrut désespérée. Elle cria la fameuse phrase, que Scipion l'Africain avait lancée, alors qu'il n'avait pas été honoré comme il le devait par cette Rome, qu'il avait sauvée de la destruction par Hannibal, "ingrate patrie, tu n'auras pas mes os!".
Ma mère, cette combattante infatigable de la première heure, "mère courage", comme on l'appelait souvent, tint malheureusement parole, puisqu'elle s'expatria et mourut hors de cette terre qui lui était si chère et pour laquelle elle s'était sacrifiée et avait donné un beau et jeune lion, mon frère aîné !
Bref, je me retrouvai là où je n'aurais jamais du être ! Ni les autres d'ailleurs !
J'étais dans ce que l'on appelle, avec délicatesse, une "zone opérationnelle", alors que ce n'est rien d'autre que la première ligne d'une zone de front, de combat, de mort.
Je pris la chose, néanmoins, avec philosophie, sans peur mais sans courage ! Disons, avec un fatalisme et une indifférence propres aux méditerranéens.
Mon rôle, du moins dans l'esprit du pacifiste que je me réclamais d'être, étant non de combattre, mais de soigner. Je m'acquittai de ma tâche par conséquent avec le même zèle que je l'aurais fait dans le civil, car j'estimais que la médecine était universelle et qu'elle devait se pratiquer de la même façon, quel que fut le pays, puisqu'elle s'adressait à des hommes, quelles que furent leur opinion, leur race ou leur religion.
Je passai dans le désert de longs mois. Chaque jour me parut infernal et prenait l'allure d'une interminable et pénible année. Ma grande taille était un désavantage manifeste en zone opérationnelle, parce qu'elle pouvait faire de moi une cible parfaite et facile, à longue distance, pour un franc-tireur. En outre, elle m'empêchait de survivre dans une casemate, puisqu'elle m'obligeait à etre terré comme un rat et à me déplacer à croupetons. Tant et si bien que, chaque fois que je pénétrais dans ce qui me servait de refuge, j'en sortais courbaturé et le lumbago devenait un rituel, qui d'ailleurs ne m'abandonnera plus jamais !
Les hostilités prirent fin lors du désengagement qui limitait la démarcation des belligérants. Le pays qui nous accueillait, se désolidarisant de ses frères de combat, devait signer une paix unilatérale !


Dès lors, les soldats algériens, lesquels avaient pourtant assuré la défense de la capitale de l'hôte, mais n'étaient pas partie prenante de la paix unilatérale, devinrent forcément des intrus et connurent les malveillances et les hostilités de cette déplaisante armée étrangère dans laquelle ils avaient été versés, qu'ils avaient néanmoins renforcée et avec laquelle ils s'étaient solidarisés.
Le gouvernement, du pays auquel je reproche encore cette ingratitude manifeste, n'eut aucun égard pour les troupes opérationnelles algériennes. Aussi nous invita-t-il à regagner nos pénates, sans autre forme de procès et surtout sans aucune explication !
Nous étions persuadés, déjà, que ceux que nous défendions allaient signer un accord de paix unilatéral. C'était la seule explication que pouvait avoir l'agressivité de ce pays à notre égard.
Nous retournâmes donc en Algérie, assez piteusement d'ailleurs, puisque renvoyés par ceux qui se disaient être nos "frères".
Pourtant, en dehors de cet affront que chacun de nous ressentait personnellement au plus profond de son âme, le retour chez moi, dans mon pays, fut l'un des plus beaux jours de ma vie, surtout lorsque je foulai le sol algérien… Vivant, alors que d'autres n'avaient pas eu cette chance !
Quelle joie ! Quel bonheur de retrouver ce si beau pays après une mémorable traversée de la Méditerranée ! Arrivée à bon port, ma brigade fit route vers son lieu de cantonnement où elle fut immobilisée pendant quelque temps faute d'opération.
Nous bénéficiâmes alors d'une permission exceptionnelle bien méritée mais que j'estimais à l'évidence trop courte.

A Oran, où je retrouvai famille et amis, lesquels m'accueillerent avec une immense joie, je passai de bonnes vacances. En réalité, ces vacances n'avaient rien de plus que les autres, mais elles me permirent de goûter au plaisir des rencontres, à l'amitié des gens, à la nature proprement dite, pour laquelle je n'avais pas d'inclination particulière.
Pour la première fois, j'appréciais les joies réelles de la vie, après l'enfer vécu au Moyen-Orient et dans cet état de guerre qui ne disait pas son nom.

A l'issue de ce "repos du guerrier", je regagnai donc mon lieu de stationnement et y pratiquai ma médecine sur les populations civiles et militaires, mais dans l'ennui le plus total.
Un jour, après une grande fatigue acquise à la suite de mon acharnement au travail, je me rendis au quartier général et demandai à voir le colonel, afin de solliciter un congé de détente, compte tenu du fait que je consacrais volontairement près de quatorze heures par jour à mes occupations professionnelles.
Celui-ci étant absent, je fus reçu avec respect par son secrétaire. Nous discutâmes longtemps et fîmes connaissance.
Comme il était de ma région, nous nous rendîmes mutuellement de petits services entre gens du pays, à l'instar de ce que faisaient les autres ! Puis, lorsque nous nous connûmes mieux et en vînmes aux confidences, il m'apprit qu'il était de Hammam Bou Hadjar.
Ce petit secret ne se disait qu'aux intimes. Il était difficile d'avouer son appartenance à une "petite ville de l'intérieur" dès lors que l'on discutait avec l'habitant d'une mégapole. Cela faisait "plouc", paraît-il !
Il est évident que la discussion porta sur les personnes que nous connaissions en commun. Nous en vînmes fatalement à Si Mourad, que le secrétaire du colonel identifiait parfaitement. C'est alors que dans le flot des réminiscences, ce dernier m'avoua son inquiétude, bien que ne lui ayant aucunement fait part de ma mésaventure.
Il me dit :

--- Je ne comprends pas pourquoi Si Mourad s'est embarrassé d'un pareil fardeau !

Sur le coup, je ne pus saisir ce qu'il voulut dire et lui en demandai des éclaircissements. C'est alors qu'il m'expliqua ce à quoi il faisait allusion.
--- Si Mourad a réalisé une bien mauvaise affaire ! Il a fait l'acquisition d'une maison lugubre !

Je fus cloué par la surprise mais n'en comprenais pas plus. Certes, j'avais ressenti, de la demeure, ce coté maléfique, dont je n'ai cessé de parler, mais n'avais jamais compris pourquoi il en était ainsi, ni ce qui faisait qu'elle le fut. Le secrétaire du colonel me l'expliqua copieusement après mon insistance.
J'en fus stupéfait et n'en crus pas mes oreilles.





CHAPITRE VII



La maison de Si Mourad n'avait rien d'une résidence paisible et ordinaire. Non ! Elle possédait véritablement une âme et avait une histoire bien particulière ! Une bien lourde histoire qui, vu la conjonction des événements, ne peut que paraître extraordinaire mais tellement horrible qu'il est difficile de la rapporter.

Je voulus en savoir plus mais le secrétariat du colonel ne se prêtait pas à la confidence c'est pourquoi j'invitai mon camarade au mess des officiers.
Devant un remontant, comme le café, pensais-je, l'histoire me paraîtra plus abordable, plus naturelle, car je pressentais un événement peu commun, bien que la nouvelle ne me surprit qu'à moitié.
Nous nous assîmes et commandâmes nos boissons. Ma curiosité était aiguisée au plus haut point. Je savais que ce que me raconterait le secrétaire ne ferait que confirmer mes appréhensions. Cela donnerait enfin une explication rationnelle à ma sensibilité, à ce phénomène qui m'habitait et que je semblais posséder, peut-être de manière exclusive, compte tenu du fait que pareille particularité n'avait jamais été rapportée dans la littérature.
Mon conteur que j'écoutai d'une oreille attentive me confia ce qui suit.

Lors de la guerre, qu'avaient menée les Algériens contre le colonialisme français, la maison de Si Mourad était un lieu où les "tortionnaires", une brigade spéciale notamment, avaient commis sur les populations civiles des exactions sans nombre, inavouées et non reconnues bien évidemment par le gouvernement français.
Pour les autochtones elles étaient notoires parce qu'ils les subirent.

Un jour, ces "terroristes", de l'ordre nouveau établi, amenèrent dans la maison une très belle adolescente qu'ils qualifièrent de "rebelle". Le qualificatif était d'autant plus ridicule que l'on voyait bien que la jeune femme n'était rien d'autre qu'une pauvre paysanne. Mais, elle avait plu à l'un de ses tortionnaires.
Aux dires de celui qui me raconta les faits, la prisonnière était superbe et d'une beauté incomparable. Elle possédait une peau laiteuse, des traits fins, remarquables, comme sculptés dans le marbre. Son visage était parfait, gracieux, angélique même !
Comment ne pouvait-elle pas plaire aux hommes en général et à ses ravisseurs en particulier ?
Cette jeune femme était mémorable, parce qu'elle possédait des particularités qui étaient assez rares dans la région. Il n'est pas impossible d'ailleurs qu'elle fut issue du croisement d'un nordique et d'une autochtone, installés dans l'arrière pays à la suite des différentes invasions qu'avait connues l'Algérie.

Autres caractéristiques qui corroboraient ma vision, elle possédait de grands yeux étincelants, de couleur vert-clair et une belle chevelure blonde, bien fournie et soyeuse.

Elle fut amenée par ses ravisseurs au lieu du supplice. Ceux-ci, afin de justifier leur crime, trouvèrent le prétexte qui avait cours en cette époque, celui d'appartenir au Front de Libération Nationale (FLN).
L'officier, à qui la belle avait eu le malheur de plaire, l'avait dénichée, après les fameuses opérations de ratissage, dans un petit et bien pauvre village des environs, isolé, encaissé dans les monts environnants. Les parachutistes, tambours battant, l'avaient courageusement investi alors qu'il n'y avait que des civils faits de femmes, d'enfants et de vieillards. Ils en avaient incendié les quelques misérables maisons qui le constituaient. Les hommes et les enfants furent ligotés avec du fil barbelé les mains derrière le dos et exécutés sommairement d'une balle dans la nuque. Ils furent jetés massivement et comme des chiens dans une fosse commune mise au jour après l'indépendance du pays. Les femmes considérées comme un butin furent données en pâture aux soldats qui en usèrent et en abusèrent à leur gré.
La belle adolescente, qui ne devait pas avoir plus de dix sept printemps, avait vu sa famille exterminée de la manière la plus sauvage. Elle avait été cueillie par la section spéciale, qui l'amena au centre d'interrogatoire, afin qu'elle puisse l'informer sur les réseaux constitués et les contacts.
Elle fut donc interrogée comme seuls pouvaient le faire les parachutistes en Algérie ! Dans la pure tradition "démocratique" du colonialisme !

La jeune adolescente, vierge, subit d'abord à son corps défendant un viol collectif, puis d'autres crimes comme le supplice de la bouteille. Ses cris et ses gémissements s'entendaient à toute heure pendant trois jours. Ils étaient déchirants et certains affirment encore les entendre aujourd'hui dans les nuits d'orage.
Puis, les plaintes cessèrent. Le silence sinistre reprit son cours. On ne sut jamais ce qu'elle devint.
Néanmoins, on apprit plus tard que la martyre n'ayant pas consenti aux désirs du chef qui voulait son amour après son corps, celui-ci entra dans une rage folle et jura qu'elle n'appartiendrait à aucun autre. Il utilisa la méthode inhumaine qu'avait connue d'autres Algériens notamment celle du "chalumeau" . Il prit un malin plaisir à brûler le visage de sa victime, parcelle par parcelle, comme s'il enlevait les traces d'une ancienne peinture sur un mur.
La belle, jeune et innocente victime, mourut dans d'atroces souffrances. Elle était, paraît-il, méconnaissable, car totalement défigurée.

Il ne restait de son visage brûlé que les yeux et la chevelure !

Les parachutistes sortirent son cadavre à la dérobée et dans la nuit. Personne ne sut où ils l'enterrèrent. Victime anonyme à l'instar du million et demi d'autres inconnus assassinés.
Cette histoire n'eut même pas la reconnaissance du fait divers.

A l'issue du conte de cette chronique, mon camarade et moi ne pûmes nous empêcher de pleurer à chaudes larmes. C'était une manière pour nous de réagir contre l'injustice, la haine, la cruauté et la bêtise des hommes !

C'est alors, et seulement à ce moment, que je compris le message qui m'avait été envoyé par delà le temps, lors de mon séjour à Hammam Bou Hadjar !
Les "yeux sans visage" souhaitaient, outre-tombe, qu'on leur rende justice d'une manière ou d'une autre ! Ils voulaient certainement que je sois le témoin de leur souffrance et que j'en fasse part au monde entier.

C'est chose faite, et ce livre en est la preuve !

Néanmoins, je reste chagriné, car je sais que jamais justice ne sera faite quant à ce cas ! On ne connaîtra jamais l'assassin qui, outre-mer doit peut être couler des jours heureux !

Afin d'apaiser ma peine, qui est grande, je ne trouve rien d'autre à faire que de dédier ce livre à la jeune martyre inconnue qui m'a visité une nuit.

Qu'elle trouve dans cet écrit l'expression de ma réelle compassion et de ma gratitude pour son sacrifice !

Puisse-t-elle reposer en paix, aujourd'hui !

Amen !



NOTE DE L'EDITEUR :

Ce second récit extraordinaire, de Bagdad S. Maata, prend une exceptionnelle dimension humaine. Au-delà de notre auteur/héros et de sa sensibilité surnaturelle, c'est tout un pan de l'Histoire récente de l'Algérie qui est raconté de l'intérieur et un épisode, aussi sordide que dramatique, de l'Histoire de France, qui éclate en fin de texte.
Je crois que c'est ici qu'il me faut révéler un fragment d'un message que m'adressa Bagdad :


Certes, mes propos sont durs, car j'estime que l'on ne peut que l'être envers ceux qui se croient supérieurs aux autres, certes j'ai en mémoire de ce que les miens ont subi, car j'ai vu mon père humilié et torturé, mon frère de quinze ans enchaîné comme un chien...
Mais, je n'ai pas de haine et ne peux pas en avoir, car je n'oublierai jamais ce que mon père m'a dit à sa sortie du camp de concentration, à Oran en 1957 (eh oui!), alors qu'il avait été torturé. Il avait le visage tuméfié et le dos zébré, à tel point que, pour lui ôter sa chemise, ce fut un martyre pour lui. Le voyant dans cet état, les larmes perlèrent sur mes joues, la haine et la rage m'envahirent, je criais, à qui voulait m'entendre "Lorsque je serai plus grand, je tuerai tous les Français !"
Mon père, malgré ses souffrances, me dit : "Nous ne nous battons pas contre les Français, mais contre les colonialistes ! Les voyous, qui existent chez eux et qui m'ont fait cela, existent aussi chez nous !"
Depuis... J'ai compris !
Pour l'anecdote, ma grand'mère était française et ma fille a épousé un Français
!

Bagdad, mon ami, mon frère, même si ta soif de vérité t'impose de dire des choses difficiles à entendre pour mes compatriotes, je sais que tu partages mon goût pour la modération et pour la paix !




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